Sous la direction inspirée de Vincent Dumestre, la tragédie lyrique recouvrait, bien qu’en version de concert, toute sa puissance dramatique. Entre déclamation incandescente, raffinement orchestral et engagement collectif remarquable, une soirée où le verbe, la voix et le silence composent un équilibre rare, un inoubliable théâtre des passions.
Le 17 mars, la Philharmonie de Paris accueillait Armide, tragédie lyrique de Jean-Baptiste Lully sur un livret de Philippe Quinault. Ultime collaboration entre les deux hommes, l’ouvrage, créé en 1686, demeure l’un des sommets les plus accomplis de l’opéra français du Grand Siècle. Inspirée de la Jérusalem délivrée du Le Tasse, poème aujourd’hui peu lu mais d’une fécondité extraordinaire, l’œuvre s’inscrit dans une tradition qui irrigue tout le baroque européen, de Claudio Monteverdi (Il combattimento di Tancredi e Clorinda) à Georg Friedrich Haendel (Rinaldo).
L’intrigue concentre en une tension brûlante les contradictions de la magicienne Armide, déchirée entre haine et amour pour le chevalier Renaud. Rarement le théâtre de Lully aura atteint une telle intensité psychologique : la musique, loin d’orner le discours, en devient l’instrument même, sculptant le conflit intérieur avec une précision presque troublante. À l’écoute de ce chef-d’œuvre, on ressent autant qu’on comprend les vertiges de cette figure tragique.
Car Armide est avant tout une tragédie de la parole. Et c’est ici que le nom de Quinault s’impose avec une évidence trop souvent négligée. Relégué derrière la figure tutélaire de Lully, il demeure pourtant le véritable architecte de ce théâtre. Quinault n’est pas seulement un librettiste : il est un dramaturge d’une finesse rare, capable de condenser les passions dans une langue claire, musicale, intensément théâtrale. Ses vers, d’une fluidité presque trompeuse, offrent aux interprètes un espace d’incarnation d’une richesse infinie. On ne joue pas assez Quinault aujourd’hui — et chaque reprise rappelle combien son art du mot juste, du rythme et de la progression dramatique constitue la charpente même de l’édifice lulliste. À l’ombre de Jean Racine, il n’a jamais vraiment retrouvé la place qui lui revient.
Le Poème Harmonique, sous la direction de Vincent Dumestre, confirme une fois encore son affinité profonde avec ce répertoire et tout particulièrement ces pages. Loin de toute sécheresse musicologique, l’ensemble déploie une palette de couleurs d’une sensualité constante. Les cordes, souples, soutiennent une déclamation le plus souvent lisible, tandis que les vents, d’une justesse et d’une finesse remarquables, viennent ourler les affects sans jamais les surligner.
Dumestre privilégie les respirations larges, les contrastes subtils. Certaines reprises pianissimo émeuvent tant elles sont délicates pour l’oreille que justes d’un point de vue dramaturgique. Mais surtout, et c’est assez rare pour être souligné, il accorde au silence une véritable place de choix, qui fait toujours sens. À l’entrée de Renaud, par exemple, ce suspens sonore rappelle combien cette musique est d’abord pensée pour la scène, pour les corps, pour l’attente. Le silence devient tension dramatique et suscite notre intérêt tout comme la musique.
La distribution, globalement très solide, contribue largement à la réussite de la soirée. On s’émerveille du très beau timbre et de la délicatesse de Marie Perbost, dont la ligne de chant séduit par sa limpidité et son naturel. Chaque phrase semble portée par une intention claire, jamais forcée, toujours habitée, une évidence dans un répertoire où la moindre inflexion fait sens.
Même satisfaction du côté de Victoire Brunel, impeccable de tenue et de présence. La voix, solidement ancrée, se déploie avec assurance, portée par un engagement dramatique constant. Elle impose une autorité tranquille, parfaitement en phase avec l’esthétique de l’œuvre.
Tomislav Lavoie mérite également d’être salué. Dans ses différents rôles, notamment Hidraot et Ubalde, il fait preuve d’une projection solide et d’une caractérisation nette. Sa voix bien timbrée trouve dans cette musique un terrain d’expression idéal, qu’il exploite avec intelligence et mesure.
En revanche, l’interprétation de Renaud par Cyril Auvity laisse une impression plus mitigée. Si le style est là, indéniablement, certains aigus semblent contraints, comme retenus, introduisant une légère tension là où la ligne devrait se déployer avec plus de souveraineté.
Et puis il y a Armide. Stéphanie d’Oustrac en offre une incarnation saisissante, fruit d’une longue fréquentation du rôle. Dès les premières scènes, elle impose une tension dramatique presque physique. Mais c’est lorsqu’elle gagne en ampleur, lorsqu’elle laisse vibrer toute la matière de la voix, que son interprétation atteint une dimension proprement fascinante. Le vibrato, alors pleinement assumé, devient un vecteur d’émotion d’une puissance rare, faisant littéralement résonner l’espace. Il y a quelque chose d’organique dans cette voix, une densité qui donne au personnage une épaisseur tragique saisissante. Chaque mot semble arraché, chaque phrase brûle d’une nécessité intérieure. Dans la scène où elle s’apprête à tuer Renaud endormi, la main suspendue, incapable de frapper, le temps se fissure — et avec lui, toute certitude.
Mais l’un des moments les plus marquants de la soirée reste sans conteste le chœur. Le travail collectif atteint ici un degré d’accomplissement remarquable : homogénéité des pupitres, précision des attaques, clarté de la diction. Et puis il y a cette scène, à la fin de l’acte II : assis au bord de scène, le chœur chante les délices de l’amour. Le temps se suspend. Les voix, a cappella, parfaitement équilibrées, tissent une matière sonore d’une douceur irréelle. Ce n’est plus seulement de la musique, c’est une expérience presque tactile, une respiration commune. Rarement aura-t-on entendu un chœur atteindre un tel degré de poésie.
Au terme de la représentation, c’est une impression d’équilibre qui s’impose, entre texte et musique, entre solistes et collectif, entre rigueur et abandon. Armide apparaît ici dans toute sa modernité, débarrassée de tout académisme pour retrouver sa vérité première : celle d’un théâtre des passions, direct, intense, profondément humain. Une soirée qui rappelle, avec éclat, que le baroque français, lorsqu’il est servi avec une telle intelligence, n’a rien d’un musée. Il brûle encore.
© Per Buhre HD