Dans Work-Life Balance, Aisha Franz déploie, avec une ironie froide et un sens aigu de l’absurde, une fresque contemporaine du monde du travail où la quête d’épanouissement professionnel se heurte sans cesse à la violence diffuse d’un système néolibéral qui broie les individus tout en leur faisant croire qu’ils sont responsables de leur propre échec.
À travers les trajectoires parallèles d’Anita, Rex et Sandra, trois personnages qui ne cessent de se croiser sans jamais réellement se rencontrer, l’autrice construit un récit fragmenté mais cohérent, où chacun tente, à sa manière, de trouver une place dans un environnement professionnel instable, exigeant, et profondément déshumanisé, tout en poursuivant l’idée presque naïve d’un métier qui aurait du sens.
Visuellement, cette fragmentation est renforcée par un travail très précis sur la couleur : chaque personnage est associé à une teinte dominante, violet, vert, orange; dans des palettes à la fois pâles et saturées, comme si ces identités tentaient de s’affirmer dans un monde qui tend constamment à les lisser, voire à les effacer.
Au cœur de ce dispositif, la figure du Dr S. Sharifi agit comme un pivot aussi absurde qu’inquiétant, caricature grinçante d’une psy bourgeoise déconnectée, qui distribue des médicaments sans écouter ses patients, coupe court à leurs paroles dès que le temps imparti est écoulé, et incarne finalement une forme d’institutionnalisation du mal-être plutôt que sa résolution, tout en affichant un vernis esthétique et social, jusque dans ses vêtements “Balencaiga”, qui souligne le décalage entre apparence et réalité.
Cette critique s’incarne particulièrement dans des motifs récurrents qui traversent les différents espaces du récit, comme ce pouf nommé “Ergo Beanie”, aperçu d’abord dans l’environnement corporate de Sandra avant de réapparaître dans le cabinet de la psy, accompagné de cette phrase absurde : « Il enveloppe le corps comme l’utérus enveloppe le fœtus ». Il met en évidence la similitude troublante entre deux univers pourtant censés être distincts : celui de l’entreprise et celui du soin, tous deux réduits à des logiques de performance, de confort superficiel et de discours creux.
Les parcours individuels des personnages prolongent cette critique systémique : Rex, contraint de devenir livreur de pizzas, glisse progressivement vers le dark net et tente même une séance de “Virtuapeute”, version dématérialisée et encore plus déshumanisée du suivi psychologique ; Sandra, licenciée pour harcèlement sexuel sans jamais être réellement inquiétée, développe une dépendance à ses séances qu’elle fantasme comme une relation amicale, révélant l’illusion de proximité entretenue par le cadre thérapeutique. Anita, enfin, sculptrice en difficulté, est la première à consulter mais aussi la seule à rompre avec ce système, en abandonnant les séances pour reprendre en main sa trajectoire artistique.
À travers ces récits qui se frôlent sans se croiser, Aisha Franz ne propose pas une résolution, mais plutôt une cartographie du désenchantement contemporain, où le travail, loin d’être un lieu d’accomplissement, devient un espace de tension permanente, et où même les structures censées réparer comme la thérapie, reproduisent les mêmes mécanismes d’aliénation.
Ce qui frappe alors, au-delà de la satire, c’est la manière dont l’autrice parvient à rendre tangible cette fatigue diffuse, cette sensation d’être constamment en train de s’adapter à un système qui ne laisse aucune place à l’écoute réelle, et où la recherche d’un équilibre entre vie personnelle et professionnelle apparaît moins comme un objectif atteignable que comme une fiction nécessaire pour continuer à avancer.
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©Couverture du livre