Dans « Le dernier passager » Nedim Gürsel décrit la journée suspendue entre Paris et Istanbul de Deniz Cakir, un écrivain turc vivant à Paris. Ce récit intime et poétique est aussi un hommage à la culture et la littérature turques.
Un enchaînement de rêves inaugure le roman. Deniz Cakir rêve de la Turquie de son enfance, de la gare de Venise, de Paris enfin, où il vit avec sa femme Pénélope. Leur appartement fait face au jardin de l’hôpital Saint- Anne et à la statue de Daphné. Ils y vivent « comme frère et sœur, repliés silencieusement sur leur solitude respective ». Ce matin, Deniz Cakir part pour Istanbul. Il va participer à un tournage sur la ville et rejoindre son amour, Songül une jeune militante et poétesse kurde pour qui « la langue kurde est sa seule arme ». Le temps de cette journée de voyage il revoit, sur un mode souvent onirique, sa vie, ses amours, son œuvre littéraire. Il sera le dernier passager à sortir de l’avion en arrivant à Istanbul, là où son destin va basculer.
Ce long monologue écrit à la troisième personne est manifestement inspiré par la vie de l’auteur Nedim Gürsel. Une très belle écriture est au service de cette autofiction, créant une atmosphère rêveuse et poétique. Ce livre est un hommage à la langue turque, « ce trésor qui nourrit mon imagination ». La poésie turque et kurde irrigue le texte qui comprend de nombreux extraits de poèmes. Les descriptions d’Istanbul et de Paris sont nombreuses, belles et précises. Deniz Cakir reste un exilé, il aime beaucoup Paris, sa ville d’adoption mais parfois l’attraction vers Istanbul devient irrésistible.
Ce roman intime, très littéraire, a aussi une dimension historique. Les tragédies de l’histoire des Balkans et de la Turquie s’invitent dans le récit. Les coups d’états militaires en Turquie, la dictature grecque, la question kurde ont affecté Denis Cakir et ses proches. L’auteur aborde aussi la partition de Chypre, la guerre en Bosnie et les dérives autoritaires de la Turquie actuelle. C’est enfin un livre sur l’attente. Sa femme Pénélope, mais aussi sa mère et sa belle mère ont longtemps attendu un proche. Denis Cakir craint la vieillesse et attend la mort. Son dernier livre s’appellera « Le dernier passager ».
Nedim Gürsel nous offre un texte sensible, émouvant, à la véritable beauté littéraire. Une belle découverte.
Nedim Gürsel, Le dernier passager, traduit du turc par Esther Heboyan, Actes Sud, 191 pages, 20 euros, sortie le 4 Février 2026.