Très brève théorie de l’enfer est le nouvel opus des Contes de l’indigène et du voyageur. Jérôme Ferrari conduit le lecteur à Abu-Dhabi, la ville où la modernité cache mal l’ennui et la richesse côtoie la misère.
Le narrateur est corse. Comme son grand-père il est animé par un puissant désir d’ailleurs. Il devient professeur au lycée français d’Alger où il rencontre Nardjess qui deviendra son épouse. Avec leur fille Afsaneh ils s’installent à Abu-Dhabi. Malgré une vie luxueuse, la promesse de bonheur n’est pas au rendez vous. Le narrateur s’ennuie, se désintéresse de son travail, s’enferme dans la solitude. Sous le soleil d’Abu-Dhabi les yeux bleus, limpides de Nardjess s’obscurcissent peu à peu, malgré la présence affectueuse de Kaveesha l’employée de maison Sri-Lankaise. Mal-aimée dans sa propre famille, mariée à un homme étrange et indifférent, Kaveesha choisit très jeune l’exil. Elle espère ainsi pouvoir éduquer son fils et accéder au bonheur. Elle a passé sa vie à élever des enfants dont elle sera séparée. Elle réussira à économiser afin de construire sa maison à Colombo mais sera trahie par son fils, comme si son exil était inexorable.
Entre mer et désert, sous une chaleur écrasante, Abu Dhabi tient une place primordiale dans le récit. Cette ville construite à la hâte apparaît comme « un décor délavé peint sur une toile immense ». Cet écrin de luxe génère ennui et vacuité, ce décor angoissant dévore ses enfants. Nardjess n’y résistera pas.
L’écriture de Jérôme Ferrari est très littéraire avec de longues phrases bien rythmées. Ses descriptions sont à la fois brèves et suggestives. Il a souvent recours à des métaphores poétiques, le nom d’Afsaneh provient d’un poème persan. A Abu-Dhabi, les émiratis, les expatriés et les immigrés se côtoient sans jamais se rencontrer, « dans des mondes clos comme des cercles de feu ». L’auteur dénonce les humiliations et les discriminations touchant les émigrés asiatiques en particulier du sous continent indien. Dans le bâtiment les conditions de travail sont épouvantables et les employés de maison sont à la merci de leurs employeurs qui confisquent souvent leur passeport.
Ce roman social a aussi une dimension psychologique. Les expatriés paraissent déçus, la promesse d’ailleurs paraît illusoire, le narrateur en fait le constat amer : « en échouant à devenir un autre, j’avais réussi à n’être plus rien, ma vie passée m’était devenue inintelligible ». Le récit prend alors la forme d’une méditation morose sur la monotonie de l’existence, sur l’impossibilité du bonheur. A travers le personnage de Kaveesha il met en lumière les souffrances de l’exil, son irréversibilité, « car il n’y a pas de chemin de retour possible pour celui qui prend les chemins de l’exil ou des enfers ». Le livre débute et se termine d’ailleurs par une brève descente métaphorique aux enfers.
Jérôme Ferrari propose au lecteur un beau texte, souvent touchant, volontiers poétique mais profondément pessimiste qui nous laisse comme un parfum de tristesse.
Jérôme Ferrari, Très brève théorie de l’enfer, Actes Sud, 155 pages, 16,5 Euros, sortie le 4 03 2026.