Gérald Bronner est professeur de sociologie à la Sorbonne. « À l’assaut du réel » est un long essai, très documenté qui explore notre rapport à la réalité. Il peut être altéré par la puissance de notre désir démultiplié par le monde numérique actuel.
C’est l’image de la couverture du livre, l’homme est un « singe magicien ». Lui seul peut se projeter dans le futur, imaginer des possibles différents, agir sur le réel à venir. Cette capacité à se déplacer dans « la cinquième dimension » a fait notre force depuis la nuit des temps, mais elle peut être altérée par de nombreux biais cognitifs. Notre rapport à la réalité peut être compromis par la dérégulation de nos désirs, amplifiée par les réseaux sociaux. Nous souffrons « d’un double Bind » entre injonction à l’autonomie et sensation de perte de contrôle sur nos vies. Nous l’observons de plus en plus, la fragmentation, la perte d’un cadre commun des connaissances fragilise notre démocratie. Ces difficultés individuelles et collectives incitent à nous évader du réel. La rationalité est remise en cause, car perçue comme un obstacle à la pensée désirante. Celle-ci peut nous conduire à nous extraire totalement du réel, voire à ne plus accepter notre finitude. La technologie, comme dans le trans-humanisme pourrait alors être vue comme une nouvelle transcendance.
Gérald Bronner nous propose un essai très documenté, avec une impressionnante bibliographie. Il est très accessible, l’auteur part toujours de cas concrets avant de développer son propos. Il nous présente aussi les résultats d’expériences issues de la sociologie ou des neurosciences. La tentation d’évasion du réel est illustrée par des exemples extrêmes comme ces adolescents japonais, séquestrés volontaires dans leur chambre ou ces mariages avec des robots. Il nous fait toucher du doigt certains mécanismes psychologiques délétères. Ainsi il faudra se méfier de notre mémoire et « du ravage des faux souvenirs », ou du « Fear of missing out », la peur de l’occasion manquée. Notre suspension volontaire de l’incrédulité est bénéfique si elle reste temporaire, le temps, par exemple, de regarder une fiction. Elle peut être néfaste si elle devient durable comme dans l’adhésion au « théâtre trumpiste ». Gérald Bronner se fait philosophe lorsqu’il rapproche nos fantasmes technologiques avec certains mythes. Concernant les aspirations trans-genres, il montre que le réel ne peut advenir qu’avec la séparation et la perte de l’harmonie initiale. Aux trans-humanistes il rappelle que « nos plafonds d’acier », les lois physiques et biologiques ont été considérées par les philosophes (Leibnitz, Spinoza) comme l’expression de la nature divine. Peut on vraiment crever le plafond du réel et créer une sixième dimension ?
Que conclure de tout cela ? Au terme de cet essai fourni, le lecteur est conforté dans ce qu’il pressent depuis le début du livre : comme l’enseigne la philosophie antique, il faut savoir borner, réguler nos désirs. Saurons nous éviter la fuite en avant voire vers l’abîme ? Aurons nous la sagesse d’accepter que le monde ne se plie pas à nos désirs alors que nos réalisations techniques paraissent être toujours en avance sur notre cheminement éthique ? « Le singe magicien a lancé la pièce en l’air » : Gérald Bronner ne dit pas sur quelle face la pièce va retomber…
Gérald Bronner, À l’assaut du réel, Éditions PUF, 448 pages, sortie le 27 août 2025, 22 euros.