Ce vendredi 30 janvier 2026, Anne Sexton était à l’honneur à la Maison de la Poésie : une lecture autour du mythe incarné par cette poétesse américaine énigmatique, et une réflexion sur la figure du poète maudit.
La Maison de la Poésie a réuni Sabine Huyns, traductrice des ouvrages Transformations et des Œuvres Poétiques (1972-1975) d’Anne Sexton publiés aux Éditions des Femmes, et la comédienne Dominique Reymond, dans un entretien unique mené par Francesca Isidori. L’occasion pour les spectateurs d’assister à une lecture de ses poèmes, et de mieux saisir les conditions d’écriture d’une oeuvre parfois brutale et déroutante à la première lecture.
Récompensée par le prix Pulitzer en 1967 pour son recueil Live or Die publié en 1966, la vie d’Anne Sexton a été marquée par des épisodes sombres : troubles mentaux, traumatismes dans l’enfance, à l’origine de sa création littéraire. On la connait pour Love Poems paru en 1969, pour Transformations, célèbre texte féministe publié en 1971. Cette figure de la poésie américaine, presque plus énigmatique qu’une Sylvia Plath, fait partie de ces poètes précurseurs des années 1960, portés sur la question psychiatrique et sur une écriture tournée vers le soin thérapeutique.
Anne Sexton s’impose assez vite comme l’une des principales écrivains de la poésie confessionnelle avec des thématiques controversées : le corps féminin, la masturbation, l’accouchement et la parentalité, le cloisonnement dans la maladie mentale et dans la société… Des sujets tabous, pourtant personnels, tournés sur son identité et ses propres symboles : la ville de l’enfance, sa grand-tante Nana,… Encouragée par le Docteur Martin Orne, l’écriture se fait dans un cadre thérapeutique. Anne Sexton suit des ateliers, et les années 1960 et 1970 voient émerger un courant confessionnel qui, bien que mal vu car tabou, est porté par les très célèbres Sylvia Plath, Erza Pound, T. S. Eliot… Des poèmes désespérés, une création dans l’urgence comme pour écrire contre la mort qui arrive, un langage parfois inconnu mais que l’on perçoit tout de même, mais surtout, l’impression qu’elle se meurt un peu plus à chaque vers… La poésie est pour Anne Sexton un refuge, mais aussi un enfermement, une recherche qui n’aboutit pas à la guérison.
« Elle pense qu’elle peut alerter les étoiles,
Celle qui écrit est avant tout une espionne,
Mon amour cette fille c’est moi »
(Extrait du poème L’art de la magie noire)
La renommée d’Anne Sexton s’est aussi construite sur son suicide, en 1974. Cet acte, largement étudié autour d’interviews et d’archives d’entretiens thérapeutiques, est justifié par une maladie et une culpabilité trop insoutenables. Lors de l’évènement, Sabine Huyns explique cependant l’importance de déjouer le mythe du poète maudit, et que bon nombre des poèmes de Sexton avaient été écrits au milieu d’une pièce à vivre, lors de groupes d’écritures aux cotés de ses amis et notamment de Sylvia Plath. Ces créations poétiques ne se sont pas seulement réalisées dans la solitude mais elles se sont nourries d’idées, d’impressions, d’amis… en bref, du quotidien bruyant de l’existence. L’écriture était lieu de partage, d’incertitudes, et on est bien loin du poète torturé, seul dans sa chambre.
Rares sont des textes aussi intimes que ceux d’Anne Sexton, parfois même dérangeants, et le lecteur est bien vite happé par ce « je » poétique insaisissable et étranger aux codes conventionnels de la poésie. Lettre d’amour écrite dans un immeuble en feu (Œuvres poétiques posthumes : 1976-1978, derniers poèmes et textes inédits), paraîtra le 14 mai prochain aux Éditions des Femmes; faisant de l’oeuvre d’Anne Sexton une matière toujours vivante et actuelle.