« Mon refuge et mon orage » d’Arundhati Roy est à la fois une autobiographie et un livre d’une fille sur sa mère. Ce récit intime et passionnant nous fait aussi découvrir l’Inde, sa diversité, ses conflits politiques.
Mary Roy s’en est allée à 88 ans en septembre 2022, lorsque après la mousson, le Kerala devient « une coulée émeraude entre mer et montagne ». Arundhati Roy lui a construit un mémorial, « le bosquet ». « Mon refuge, mon orage » est aussi un monument érigé pour sa mère. Mrs Roy, comme l’appelle sa fille, était une femme hors du commun. Très vite, avec ses deux jeunes enfants, elle a quitté son mari « cet homme de rien ». De retour au Kerala, elle fonde, toute seule, sans moyens, une école à Kottayam. Mère de tous les élèves de son école, « elle a élevé des hommes respectueux et donné des ailes aux filles ». Elle réussit à faire modifier la loi sur les successions qui défavorisait les femmes. Cette icône du Kerala avait sa face sombre, surtout en famille avec ses propres enfants. Pour elle, sa fille « n’était qu’une pierre de meule à son cou ».
Arundhathi Roy nous raconte sa vie à l’ombre de cette imposante figure maternelle. Et quelle vie, incroyablement romanesque ! Elle décrit une enfance dans un village, ses jeux dans la nature puis son arrivée dans l’école de sa mère. Viennent ensuite les études d’architecture à Delhi, la rupture avec sa mère, la pauvreté, la précarité. Elle découvre le cinéma avec Padrip puis peu à peu l’écriture. Elle est lauréate en 1997 du Booker Price pour son premier roman Le dieu des petits riens. Elle devient célèbre mais aussi une militante convaincue alors que surviennent « les heures sombres du nationalisme hindou ».
Ce récit autobiographique est de lecture très agréable, l’autrice est souvent drôle, elle excelle dans les formules percutantes. Cette confession est émouvante par sa sincérité, par la proximité qu’elle crée avec le lecteur. Il ressent la douleur d’écrire « ce livre sur ma mère, le plus difficile à écrire et à ne pas écrire ».
Nous assistons à la naissance d’une grande écrivaine. C’est un long processus qui a débuté enfant, par l’écriture automatique relatant de petits faits du quotidien, puis par celle de scénarios de films. Puis surgit la phrase décisive de son compagnon : « As-tu pensé à devenir écrivaine » ? Le chemin sera encore long, le temps « qu’elle trouve sa langue pour se parler à elle-même ». Elle mettra quatre ans à écrire Le dieu des petits riens, dix ans pour Le ministère du bonheur suprême, son deuxième roman. L’écrivaine célèbre va devenir militante, à ses risques et périls, avec des essais controversés s’opposant à la construction de barrages géants, mais aussi sur la rébellion nalaxite (maoïste) en Inde centrale et sur le drame du Cachemire « qui a fait chavirer son cœur ».
Mais le cœur du livre reste la relation avec sa mère, son refuge et son orage. Elle est très lucide, elle a dû parfois s’en protéger mais son amour pour Mrs Roy restera intact, poignant, indéfectible. On ne peut que recommander ce livre aux multiples facettes dont la lecture s’avère passionnante.
Arundhati Roy, Mon refuge et mon orage, traduit de l’anglais (Inde) par Irène Margit, Gallimard, 400 pages, 24 Euros, sortie le 12 Février 2026.