« Il ne s’agit plus juste d’établir des diagnostics froids, mais de réintégrer le malade dans un collectif, dans un groupe, dans la société, avec l’idée que la société elle-même est malade.» (Amzat Boukari-Yabara)
Du 22 octobre 2025 au 28 juin 2026 , l’Institut du Monde Arabe accueille des archives de créations réalisées lors d’ateliers thérapeutiques à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville.
Des dizaines de céramiques, de dessins, de peintures,… ces archives offertes en 2021 à l’Institut du Monde Arabe révèlent les dispositifs d’ateliers mis en place à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, durant les années 1950 et 1960. L’exposition offre aux visiteurs une approche des arts sous l’angle thérapeutique, et montre l’importance d’une pratique réhabilitant la légitimité du patient en tant qu’individu, mais également en tant que membre appartenant à un groupe.
C’est l’histoire d’un lieu: la construction du centre psychiatrique, son organisation singulière en pavillons, et son quotidien rythmé par ces initiatives médicales. L’exposition restitue les actions internes menées par le corps médical dans un contexte marqué par le colonialisme. Sur le plan structurel, les discriminations qui traversaient la société coloniale française se perpétuaient jusque dans le secteur psychiatrique : une très large inégalité dans les soins, une maltraitance des patients… l’histoire de l’hôpital de Blida Joinville est imprégnée par la question coloniale et par la lutte identitaire.
Auteur du célèbre ouvrage Les Damnés de la Terre, écrit des suites de son expérience en psychiatrie, Frantz Fanon a joué un rôle primordial dans l’histoire de l’hôpital psychiatrique de Blida.
« L’intellectuel colonisé assiste, dans une sorte d’autodafé, à la destruction de toutes ses idoles : l’égoïsme, la récrimination orgueilleuse, l’imbécillité infantile de celui qui veut toujours avoir le dernier mot.»
Son fervent soutien à l’indépendance de l’Algérie à travers des écrits comme L’An V de la révolution algérienne publié en 1959, ainsi que son ralliement au FLN après trois années durant lesquelles il a exercé comme médecin chef de l’hôpital psychiatrique entre 1953 et 1956, forgent une carrière au service de la révolte des peuples opprimés, contre l’impérialisme européen. Les pratiques des ateliers artistiques s’inscrivent dans le sillon de traumatismes liés à la colonisation : le changement brutal des structures culturelles est un élément à prendre en compte dans les soins sociothérapeuthiques. Sous la direction de Fanon et de ses successeurs, la question des ateliers artistiques s’impose comme une activité essentielle pour guérir.

Frantz Fanon à l’hôpital de Blida, image tirée du film 𝘍𝘢𝘯𝘰𝘯, réalisé par Jean-Claude Barny (2025)
L’exposition est un hommage à l’empreinte qu’a eu cet espace dans la pensée psychiatrique du XXème siècle, bien souvent ignoré par le public européen. Les ateliers et leur créations font entendre des voix invisibilisées; le visiteur est saisi par l’art brut de ces peintures, rappelant les travaux de la peintre Baya. Il s’agit de porter un regard décolonial à travers le soin et l’accompagnement dans la création. C’est une exposition temporaire à voir jusqu’au 28 juin 2026.