Il y a des images qui parlent seules, et des mots qui font naître des visages. L’exposition Défaire Refaire Rêver. MYOP – 20 ans d’une histoire en mouvement, au Carré de Baudouin (Paris 20e), fait indéniablement partie de ces choses qui touchent juste, qui viennent frapper l’âme et font vibrer la corde sensible. Plus que jamais d’actualité, le collectif photographique célèbre ses vingt ans autour du thème « Comment habiter encore le monde ? ». Dernière semaine pour ouvrir grand vos yeux.
Le MYOP, ou « Mes Yeux Objets Patients » (dont le titre s’inspire d’un poème de Paul Éluard extrait du recueil Donner à voir), s’auto-définit comme un collectif français « qui défend une photographie engagée et subjective ». Il est aujourd’hui composé de 20 photographes. Présentée aux Rencontres de la Photographie d’Arles à l’été 2025, l’exposition retrace les 20 ans d’archives de l’agence photographique, en organisant cette fois-ci les images autour d’un thème bien précis.
Avec plus de 200 photos exposées, Défaire Refaire Rêver – MYOP – 20 ans d’une histoire en mouvement retrace l’histoire de ce début de XXIe siècle, oscillant entre désastres climatiques, guerres infinies, montée des autoritarismes et fossés d’inégalités, mais aussi émergence de modes de vie parallèles et de conceptions nouvelles.
A travers une répartition et un découpage savamment pensés, depuis « Habiter l’inhabitable » jusqu’à « Recomposer des mondes – Réensauvager l’image », le MYOP nous invite à chercher en nous « [cette] langue du deuil, et plus difficile encore, [cette] langue de l’espoir » indispensable à inventer aujourd’hui (Underland, Robert MacFarlane – 2020).
A l’image de son nom, l’exposition du MYOP est réalisée tout en poésie. Les photographies des 20 artistes différent.es sont exposées sur les murs blancs, sans cadres. C’est en fonction des thèmes et des esthétiques que le commissaire de l’exposition, Michel SLOMKA, semble avoir disposé les photos. La simplicité de l’agencement rend la déambulation très agréable.
En plus des photographies imprimées en grand, le MYOP met également à disposition des visiteur.euses les livres des différents reportages à feuilleter. La diversité et la quantité de sujets traités, souvent assez durs, donne parfois un sentiment de trop-plein, mais rien n’oblige à tout regarder, et vous pouvez aussi bien passer votre chemin. Les textes qui accompagnent les séries d’images sont par ailleurs très bien écrits.
Mais ce qui fait réellement la poésie de cette exposition, ce qui la rend si émouvante, c’est cette mise en dialogue de gens venus des quatre coins du monde. Au-delà de notre temps, de la conscience de notre propre finitude, c’est la conscience de notre espace et la manière dont on habite le monde qui nous relient les uns aux autres. Partir ou revenir ; chercher sa place, un logement, un abri ; être contraint.e de fuir son pays ; rêver d’ailleurs ; recréer des conditions d’habitabilité lorsque tout part à vau-l’eau… Autant de rapports au monde qui diffèrent et se recoupent à la fois. Entre tous, un point commun : vouloir rendre l’espace où nous vivons habitable et adapté à nos besoins. Des camps de migrants formés spontanément jusqu’aux éco-villages, des abris de fortune en temps de guerre jusqu’aux maisons détruites par les catastrophes climatiques, l’humain fait aujourd’hui face à des défis innombrables qui entravent ou modifient sa capacité à habiter le monde.
Oublier que nous vivons dans un espace commun, partagé avec d’autres vivants, humains et non-humains, nous a menés aux grandes tragédies sociales, sociétales et environnementales actuelles. Au bout du bout, que reste-t-il ? Des gens qui luttent, des gens qui s’étreignent, des gens qui croient toujours qu’un ailleurs est encore possible, et qu’il suffit de tendre une main pour en attraper une autre. Des gens qui espèrent, jusqu’au bout, faire monde ensemble.
« Nous sommes là où notre présence fait advenir le monde, nous sommes plein d’allant et de simples projets, nous sommes vivants, nous campons sur les rives et parlons aux fantômes, et quelque chose dans l’air, les histoires qu’on raconte, nous rend tout à la fois modestes et invincibles. Car notre besoin d’installer quelque part sur la Terre ce que l’on a rêvé ne connaît pas de fin.»
– Nous campons sur les rives, Mathieu RIBOULET (2018).
Et tout est dit.
Défaire Refaire Rêver – MYOP – 20 ans d’une histoire en mouvement, à voir au Carré de Baudouin (Paris 20e) du 16 janvier au 14 mars 2026.
Titre de l’article librement inspiré de la bande dessinée Où le regard ne porte pas… de Olivier PONT et Georges ABOLIN (2004)
Visuel principal : © Zen Lefort/MYOP – 2019 – Série « Dear Slab City »