Artiste franco-uruguayenne, élève de Joaquín Torres García, Monette Guermont a longtemps travaillé dans un retrait quasi absolu. À plus de cent ans, son œuvre minérale et radicale émerge enfin au grand jour, révélée par une redécouverte récente et présentée aujourd’hui à l’Espace Art Absolument jusqu’au 7 mars. Une peinture dense et retenue, où la minéralité n’est pas un motif mais une mémoire.
Longtemps, Monette Guermont est restée hors champs. Artiste franco-uruguayenne, formée dans l’orbite de Joaquín Torres García, elle a poursuivi toute sa vie une œuvre radicale, dense, minérale, invisible, ou presque. Il a fallu le regard patient de la réalisatrice de documentaire et plasticienne Lucía Wainberg, venue récemment à sa rencontre, pour que cette œuvre soit redécouverte, documentée, et mise en relation avec des institutions et la commissaire d’exposition, Domitille d’Orgeval. De cette chaîne d’attentions est née l’exposition présentée à l’Espace Art Absolument.
Entrer dans l’exposition, c’est pénétrer dans un autre espace-temps. Les œuvres ne cherchent ni l’effet ni l’éclat mais imposent une présence. Dans Sans titre (1969) ou Hiver (1970), des masses sombres s’adossent à des champs plus clairs, comme des blocs enchâssés dans un sol fragile. Les tableaux n’ont rien de descriptif : pas de ciel, pas de ligne d’horizon reconnaissable, mais tout évoque le paysage, non pas celui que l’on voit, mais celui que l’on ressent dans son intériorité.

Chez Monette Guermont, le pigment est une matière brute, presque élémentaire. Dans Rose noir sable (1971), les couches semblent compactées, retenues, comme si la couleur avait été comprimée avant d’être déposée. Flèche noire (1972) introduit un geste plus directionnel : une forme sombre fend la surface, traverse le champ pictural comme un signe, un passage. La toile devient alors une zone de friction entre des forces opposées.
Avec Sols (1977), cette démarche se précise : la surface se craquelle, se fragmente, s’organise en strates. La peinture n’est plus seulement une peau, mais devient un terrain. On y lit des fissures, des plaques, des joints, autant d’indices d’un monde travaillé par le temps, où la toile agit comme une coupe géologique, une mémoire comprimée.

À la fin des années 1970, un autre langage affleure. Les séries Réseau 11 (1979), Harpe éolienne (1979) ou Écriture série réseau XI (1980) introduisent la ligne, la ficelle, l’incision. La surface se met à parler autrement. Des réseaux s’y déploient, évoquant à la fois des cartographies et des écritures primitives. La peinture de Monette Guermont devient un espace de circulation. On ne sait plus s’il s’agit d’un sol vu d’en haut, d’un fragment de mur, ou d’une page gravée par le temps.

Ce qui frappe au cours de la visite, c’est la continuité. Des œuvres des années 1960 aux pièces plus tardives comme Ovale 2 (1999) ou Sans titre (2002), rien ne rompt le fil. L’œuvre avance lentement, hors du monde, hors des courants dominants et s’inscrit dans une abstraction sans dogme, portée par une exigence constante.
Redécouvrir l’œuvre de Monette Guermont aujourd’hui n’a rien d’une réhabilitation tardive dictée par la mode. Il s’agit plutôt d’une mise à l’écoute, à l’heure où notre regard est enfin devenu disponible. À l’heure des images rapides et des gestes spectaculaires, cette peinture patiente et tranquille nous rappelle que l’aventure artistique est un acte de durée, de profondeur, et de constance.
Monette Guermont peint dans l’épaisseur du temps, sans bruit, avec obstination, en laissant affleurer les traces. Cette exposition n’est pas seulement celle d’une œuvre retrouvée. Elle est la preuve qu’un travail peut traverser un siècle en silence et surgir quand le temps est enfin venu de l’entendre.
Crédit Photo : Max Borderie courtesy Art Absolument