Il y a 100 ans, le 5 décembre 1926, l’un des grands maîtres de la peinture impressionniste, Claude Monet, disparaissait. Quoi de plus émouvant que de pouvoir admirer les créations d’un artiste, sur le lieu même où elles ont été peintes. En ce printemps 2026, les fantômes de Claude et de tous ceux qui l’ont accompagné, nous guident à travers les salles de ce beau musée des Impressionnismes de Giverny, construit en 1992, à l’endroit même où Monet peignait… L’exposition « Avant les nymphéas. Monet découvre Giverny, 1883 – 1890 », se consacre aux premières années de l’artiste dans ce village, qui fut pour lui un havre de paix et l’endroit où il décida de finir sa vie. Ici, le peintre va vivre, non seulement, un tournant dans sa vie personnelle, mais également le dernier virage pictural de son œuvre, mais finalement, tout n’est-il pas lié…
La plupart des tableaux présentés ici sont rares. Certain n’ont jamais été exposé en France et n’y reviendront pas de si tôt, ce sera sans doute l’unique occasion de les contempler. Ils ont été prêtés par des collectionneurs privés, mais aussi le Musée Marmottan Monet, le musée d’Orsay, celui des Beaux-Arts de Rouen ou encore des musées américains et des institutions japonaises telles que Fukushima ou Saitama. Rassembler toutes ces œuvres, venues du monde entier a été un énorme travail, orchestré avec brio par les deux commissaires de l’exposition, Cyrille Sciama et Marie Delbarre. En quelques tableaux, on assiste à la dernière réflexion artistique de Claude Monet, ses essais, ses tâtonnements, qui le conduiront à son œuvre ultime, les grandes séries des nymphéas. C’est donc ici, entre 1883 et 1890 que tout commence.
Il y a, à Giverny, une lumière… Elle ne se livre pas au premier regard, elle s’amuse avec vous, elle vous fuit ou vous charme, selon ses caprices, elle exige et résiste. Claude Monet l’a su au premier regard, il l’a prise telle qu’elle était, elle fut sa maîtresse fantasque, celle qu’il a passionnément aimé, mais qu’il lui a fallu conquérir, apprivoiser. Ceux que Monet a dû également amadouer, ce sont les habitants du coin, essentiellement des paysans, ils se méfient de ce parisien, qui débarque chez eux et qui vit dans le péché. En effet, la vie sentimentale de Monet est pour l’époque scandaleuse. Après le décès en 1879, de son épouse Camille, Monet se met rapidement en ménage avec Alice, l’épouse d’Ernest Hoschedé, mécène du peintre. C’est très mal vu, mais l’amour a ses raisons que la raison ignore. En 1883, il prend le train pour s’installer à Giverny dans une maison qu’il a loué. Il y vient d’abord seul car il n’a pas assez d’argent pour payer les billets de voyage pour Alice et les enfants. Depuis quelque temps déjà, il vit une période instable, le succès tarde à venir, il vend mal ses œuvres, l’argent fait défaut. A 43 ans, il n’est plus tout à fait le jeune peintre provocateur, précurseur, en totale opposition avec l’art académique de son temps. Il doute, se remet sans cesse en question. Son autoportrait de 1886 témoigne de ce mal être intime, Monet n’est pas heureux, son regard, triste, presque au bord des larmes, témoigne de l’angoisse qui l’étreint .
Monet et sa famille vivent dans un certain isolement. Giverny est un village rural, sans véritable centre de vie, hormis l’hôtel Baudy, qui au début, accueille l’artiste avec méfiance. Monet arpente les champs, les collines, à la recherche d’un point de vue, d’une lumière, d’un instant à saisir. Il confie régulièrement ses difficultés à son marchand, Paul Durand-Ruel, son unique soutien à l’époque, évoquant son sentiment d’échec face à une nature insaisissable. Il multiplie les esquisses, doute de ses capacités, détruit même certaines toiles, en lacère d’autres ou les jette dans la Seine ou la rivière de l’Epte toute proche. Ces gestes, restés célèbres, témoignent d’un profond découragement. Aux côtés des peupliers ou des meules, apparaissent des vues plus inattendues : coteaux, scènes hivernales, paysages noyés dans le brouillard ou la pluie. Le paysage bien évidemment a évolué depuis le XIXème siècle, mais quand on y regarde bien, finalement, le Giverny d’hier n’est pas si différent de celui d’aujourd’hui. En sortant de l’exposition, observez les alentours, essayez de retrouver les endroits où les toiles ont été peintes. Si vous êtes perspicace, fermes, maisons, champs de coquelicots, apparaîtront soudain, comme par magie, au détours d’un chemin, c’est un jeu émouvant que l’on peut faire en famille avec les enfants… Ce décalage entre le regard d’hier et celui d’aujourd’hui participe à la richesse de l’expérience.

Photo : Claude Monet « Panorama de Vernon » 1886. Huile sur toile. Norfolk Chrysler Museum of Art
Une lutte silencieuse s’engage entre l’homme et le paysage. Il cherche autre chose, il regarde autrement… Pourtant, tout est là : les peupliers, les prairies, l’Epte, la Seine et surtout les fleurs, rien ne manque et pourtant, tout lui échappe. C’est le parcours chaotique des grands artistes, la douleur nécessaire des remises en question, pour aller ailleurs et créer à nouveau. Il comprend que la vérité de ce lieu ne se donne qu’à celui qui accepte de s’y perdre. C’est précisément dans cette lutte que naît une œuvre profondément novatrice. Monet ne se contente pas de peindre le paysage : il apprend à le comprendre, puis à le transformer. Dès son arrivée, il entreprend de modifier son jardin, y introduisant des fleurs, amorçant ainsi une démarche qui culminera des années plus tard dans les célèbres séries des nymphéas. Le jardin devient un espace d’expérimentation, un laboratoire du regard où se concentre son obsession pour la lumière et la couleur. Deux tableaux représentant des pivoines, illustrent bien ses recherches, il abandonne lentement les paysages, il se rapproche de ses modèles, réalisant des gros plans comme au cinéma. Les deux tableaux des pivoines dont l’un est conservé à Genève, l’autre à Tokyo, sont très explicites, il peint le même motif, mais en réduisant de plus en plus son cadre, comme s’il cherchait à se rapprocher des beautés de la nature. C’est très émouvant de pouvoir les voir ici, réunis, côte à côte pour la première fois.
L’exposition révèle un moment fragile, un Monet incertain, inquiet, loin de l’image apaisée du patriarche au talent reconnu par l’histoire. Ce qui frappe d’abord, dans les toiles de cette période, c’est le silence. Les paysages sont vides. Aucun personnage ne vient troubler la scène. Le monde semble abandonné à lui-même. Ce vide fait sans doute écho à ce que ressent alors le peintre, mais il n’est pas une absence, c’est une condition. Il permet à la lumière d’exister pleinement, à la couleur de vibrer sans distraction.

Photo : Claude Monet « Les meules à Giverny, soleil couchant » 1888 – 1889, Huile sur toile. 65 x 92 cm – Saitama. The Museum of Modern Art
Un tableau, cependant fait exception, une femme et un enfant se reposent à l’ombre d’une meule de foin. Monet a sans doute représenté sa compagne et l’un de ses enfants. A cette époque, il vit dans une sorte d’autarcie familiale, il voit peu de monde. Sa peinture transfigure ce repliement sur lui-même, il efface toute trace humaine de ses tableaux, les paysans, les habitants de Giverny, les promeneurs sont absents.

Photo : Claude Monet « La meule de foin » 1885, Huile sur toile. Kurashiki, Ohara Art Foundation, 1145
Monet est dans une période de recherche, d’expérimentation, il peint par exemple, simultanément le même paysage sur deux toiles, à la même heure de la journée et avec le même cadrage. Étonnant et on peut se demander pourquoi ? Les commissaires de l’exposition, Cyrille Sciama et Marie Delbarre, pensent que les deux chevalets étaient posés dans le champ, côte à côte. Monet tente peut-être des effets différents, deux visions d’un même lieu. L’un des tableaux semble plus flou, moins précis, plus abstrait, Monet s’éloigne t-il doucement du motif, mais on n’a aucune certitude.

Photo : Claude Monet « Pivoines » 1887 Huile sur toile. Tokyo. The National Museum of Western Art, collection Matsukata

Photo : Claude Monet « Champ d’avoine aux coquelicots » vers 1890 Huile sur toile. Strasbourg, musée d’Art moderne et contemporain
1890, est la date du soulagement, de l’envol du peintre. Il connaît enfin un succès durable, fini les galères d’argent. Monet s’achète une maison à Giverny, avec de magnifiques jardins, qu’il ne cessera de structurer, d’embellir et de peindre, jusqu’à la fin de sa vie. Rien ne sera plus jamais comme avant, l’espace, les bases sont là, Monet entre dans la dernière période de son talent créatif, il crée la série des ponts japonais et des nymphéas. Mais cela c’est une autre histoire.

Photo : Claude Monet « Nymphéas avec rameau de saule » Huile sur toile, 1916-1919. Paris, lycée Claude Monet, don de Michel Monet, dépôt au musée des impressionnismes Giverny en 2021
Face à ces toiles, le visiteur ne peut pas se contenter de regarder. Il apprend à voir, à attendre ce qui n’est pas donné immédiatement. Regardez les tableaux de loin, vous verrez surgir, d’une profondeur, un espace, comme dans un film en 3D. Si vous restez le nez presque collé aux peintures, vous pourrez observer certes sa technique, l’énergie de son coup de pinceau, rapide, abrupt, mais vous passerez à côté de l’œuvre, de sa lumière, de son émotion. Monet ne terminait jamais vraiment ses tableaux. Il hésitait même à les signer. Comme si son œuvre devait rester vivante, attendant l’aube ou l’aurore, pour danser dans d’autres lumières. La peinture de Monet s’offre à celui qui la regarde. Soyez un de cela, l’exposition « AVANT LES NYMPHEAS. MONET DÉCOUVRE GIVERNY, 1883-1890 » vous ouvre les bras jusqu’au 5 juillet prochain au Musée des Impressionnismes Giverny.
Avant les nymphéas. Monet découvre Giverny, 1883-1890, depuis le 27 mars jusqu’au 5 juillet 2026
Visuel à la une :© Claude Monet, Champ de coquelicots.Environs de Giverny, 1885