Le musée Marmottan-Monet vous invite jusqu’au 1er mars 2026 à découvrir l’Empire du Sommeil. L’exposition rassemble des œuvres du «long XIXème siècle», des Lumières à la Grande Guerre, et met en regard le travail de Rembrandt, Picasso, en passant par Vouet, Vallotton, Rodin et bien d’autres grands noms, autour d’un thème universel : le sommeil. Laissons-nous convier au royaume des songes, où chacun s’abandonne avec crainte ou délice aux cauchemars et aux rêves…
Entrons dans le vif du sujet. Le lit. On s’y prend à contre-sens, avouons-le, puisque nous commençons là où l’exposition s’achève : la dernière pièce est en effet entièrement dédiée à la représentation du lit comme sujet propre. Mais le motif est l’on ne peut plus impactant. Symbole du sommeil par excellence, le lit est sécurité et intimité, et il incarne parfaitement l’ambivalence entre l’éros et l’hypnos (car c’est toujours plus élégant en grec). Le lit défait de Delacroix laisse en suspens cette question formulée par le froissement des draps. Matin pressé, ou soirée précipitée ? Un chapitre de l’exposition est dédié à cette ambivalence, lorsque le sommeil devient prétexte à l’érotisme.

Eugène Delacroix, Le lit défait
En mythologie, le thème est fréquent : des satyres malicieux ou le roi des dieux en personne profitent de l’inconscience de jeunes filles endormies pour dévoiler leur nudité au regard complice du spectateur. La culture du viol n’étant pas à l’ordre du jour, l’on s’abstiendra de commentaire sur les mœurs douteuses de ces voyeurs opportunistes. Voyons-y seulement l’occasion d’y révéler quelques nus alanguis. Une fois n’est pas coutume : penchons-nous sur un nu masculin avec l’histoire d’Endymion, modeste berger, dont Séléné, déesse de la Lune, tombe éperdument amoureuse. Après qu’elle eut supplié son père, le roi des dieux, de le rendre immortel, celui-ci est plongé dans un profond sommeil…éternel. Sacré farceur, le Zeus… depuis la Lune vient étreindre de ses rayons le corps à jamais jeune du bel Endymion.

George Frederic Watts, Endymion
Abordons un deuxième symbole : la fleur de pavot. Moins évident, et pourtant tout aussi significatif que le lit, la fleur de pavot est utilisée depuis l’antiquité comme un somnifère puissant. Elle est autant symbole de sommeil que de mort. L’ambivalence entre somnolence et trépas est évidente, puisque seul le rythme de la respiration et la chaleur d’une peau différencie le corps mort du corps endormi. Alors, qu’elle est belle la Juliette Capulet de Gabriel Von Max, les paupières affaissées, ses passions apaisées lorsque le poisson prend possession d’elle et lui autorise enfin le repos… L’expo en profite pour faire le parallèle avec une coutume du XIXème siècle qui nous paraît aujourd’hui bien singulière : elle consistait à immortaliser les morts en les photographiant, ou en relevant l’empreinte de leur visage, comme s’ils dormaient, ultime souvenir d’un proche tendrement aimé.

Evelyn De Morgan, Nuit et Sommeil
Besoin vital, le sommeil est convoqué dans les arts depuis l’antiquité. L’ambigüité entre hypnos et thanatos prend tout son sens dans le texte biblique, au moment où Jésus ressuscite la fille de Jaïre, en disant “ne pleurez pas. Elle n’est pas morte, elle dort.” On retrouve cette tension dans l’interprétation de Watts. La jeune fille est alitée, pâle comme la mort, une mouche sur le bras, mais les yeux entrouverts au contact salvateur de la main du chChrist. Les oeuvres de comparaison hors XIXème siècle mettent en lumière l’ancienneté du thème et toute l’importance symbolique qu’il revêt dans les textes et dans l’histoire de l’art.

Gabriel von Max, La Résurrection de la fille de Jaïre
Le sommeil, c’est l’empire des songes, où l’inconscient est roi et dicte capricieusement ses chimères. L’ésotérisme fascine les artistes du XIXème siècle, et tandis que la science et la psychologie aspirent à expliquer de manière plus ou moins convaincante le fonctionnement de la pensée, les artistes méditent sur les tréfonds de l’inconscient dans des toiles teintées de morbide et d’érotisme. Le peintre suisse Füssli, reprend le mythe des incubes, ces démons nocturnes qui abusent sexuellement des malheureuses endormies, qu’il représente ici chevauchant une jument, en jeu de mots avec l’anglais «nightmare».
Entre trépas, érotisme et psychisme, l’exposition sonde sans redondance le sommeil et ses ambivalences par le biais d’œuvres variées et d’une grande force poétique. Plus que 20 jours !

Johann Heinrich Füssli, L’Incube s’envolant, laissant deux jeunes femmes
Crédits photographiques :
Federico Zandomeneghi (1841-1917)
Jeune fille endormie dit aussi Intérieur avec figure féminine endormie [Fanciulla dormiente (interno con figura femminile che dorme)]
1878
Huile sur toile
60 x 74 cm
Florence, Gallerie degli Uffizi,
Palazzo Pitti
© Gabinetto Fotografico delle Gallerie degli Uffizi
Eugène Delacroix (1798-1863)
Le lit défait
Vers 1824
Graphite et aquarelle sur papier
18,3 x 29,8 cm
Paris, musée national Eugene-Delacroix
© GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Rachel Prat
George Frederic Watts (1817-1904) Endymion
1903 – 1904
Huile sur toile
104, 1 x 121,9 cm
Compton, Surrey, Watts Gallery
© Watts Gallery Trust
Evelyn De Morgan (1855-1919)
Nuit et Sommeil [Night and Sleep]
1878
Huile sur toile
108,8 x 157,8 cm
Barnsley, De Morgan Foundation
© Trustees of the De Morgan Foundation
Gabriel von Max (1840-1915)
La Résurrection de la fille de Jaïre
1878
Huile sur toile
123.3 x180.4 cm
Montréal, Musée des beaux-arts © MBAM, Denis Farley
Johann Heinrich Füssli (1741-1825)
L’Incube s’envolant, laissant deux jeunes femmes 1780
Huile sur toile
86,4 x 110,5 cm
Paris, collection Farida et Henri Seydoux
© Collection Farida et Henri Seydoux, Paris