Ce samedi 17 octobre, le Large ouvrira ses portes à la pointe amont de l’île Seguin, à Boulogne-Billancourt. Signé RCR Arquitectes, ce nouveau centre d’art contemporain s’inaugure avec Moteur Imaginaire, une exposition conçue par la commissaire Cecilia Alemani qui fait dialoguer les chefs-d’œuvre de la collection Renault avec dix-sept commandes inédites. Nous l’avons découvert en avant-première.
En 1992, la dernière voiture quittait les chaînes de l’usine Renault de l’île Seguin. Pendant plus de trente ans, cette langue de terre est restée une friche cernée par la Seine, où de nombreux projets culturels ont été débattus et fantasmés. Sur sa pointe amont se dresse désormais le Large, centre d’art contemporain porté par le groupe Emerige, dont le volume cuivré accroche la lumière du fleuve. Son nom dit déjà toute son ambition : ouvrir la création contemporaine au plus grand nombre.

Avant même de franchir la porte, c’est l’échelle du bâtiment qui saisit. Conçu par l’agence catalane RCR, lauréate en 2017 du prix Pritzker, avec l’agence parisienne CALQ, l’ensemble s’étend sur 5 000 m², dont la moitié est consacrée aux expositions. Rafael Aranda, Carme Pigem et Ramon Vilalta ont d’abord pensé le bâtiment à partir des paysages qui entourent l’île. Failles, transparences et percées encadrent la Seine, les coteaux de Meudon et les immeubles de Boulogne-Billancourt, et inscrivent l’édifice dans la perspective de la pointe amont.
La façade, en corten couleur rouille et en aluminium anodisé, change de teinte au gré du ciel. Ses courbes dessinent une ligne qui « intègre le paysage, le design, l’art et la pensée, dans une même unité », résument les architectes.
À l’intérieur, la visite démarre par un atrium de 370 m² que l’on gravit en gradins jusqu’à un premier niveau, où l’espace se resserre d’un coup. De là, un escalator monumental nous hisse vers la salle principale : 1 000 m² sans le moindre poteau, quatorze mètres sous plafond par endroits, des murs tout en courbes et une baie donnant sur une magistrale terrasse plantée. Un escalier dérobé mène enfin aux deux salles des 5e et 6e étages, de 500 m² chacune.
Dans un tel volume, on attendait de l’écho, mais il n’y en a aucun. Le parquet d’acier et une acoustique réglée au plus juste installent devant les œuvres un calme presque intime.
Le Large est une association loi 1901 portée par le Groupe Emerige, présidé par Laurent Dumas, un collectionneur engagé de longue date auprès des artistes français. La direction du centre est assurée par Paula Aisemberg, qui a conduit dix-sept ans durant La Maison Rouge. La feuille de route du projet est limpide : montrer et accompagner les artistes français et ceux qui vivent ou travaillent en France, des jeunes générations aux figures majeures. La production d’œuvres y tient une place centrale : ainsi, près d’un tiers des artistes de l’exposition inaugurale présentent des pièces conçues pour l’occasion. « Large est une invitation à prendre le large, à déplacer le regard, à ouvrir les horizons », résume Laurent Dumas.
Deux saisons rythment l’année, d’octobre à mars puis d’avril à août, avec deux à trois expositions simultanées pensées comme de grands récits. L’offre tarifaire joue la carte de l’accessibilité, avec 40 % des espaces en accès libre et une entrée gratuite jusqu’à 26 ans. Les 6-12 ans disposent du Petit Atelier imaginé par Constance Guisset, gratuit lui aussi, et le coffee shop Extra Large ouvre une terrasse panoramique au-dessus de la Seine.
Pour son ouverture, le Large s’ancre avec force dans l’histoire du territoire. En cinq chapitres, l’exposition rassemble 55 artistes et 120 œuvres, des années 1930 à nos jours, autour d’un objet que l’île connaît mieux que personne : l’automobile. Le commissariat revient à Cecilia Alemani, Italienne installée à New York, directrice de High Line Art et ancienne directrice artistique de la 59e Biennale de Venise.
Tout commence en 1967. Sous l’impulsion de son PDG Pierre Dreyfus, la Régie Renault lance le programme « Recherches, Art et Industrie », qui ouvre les ateliers aux artistes et leur donne accès aux matériaux, aux machines et au savoir-faire des ouvriers. De nombreuses œuvres nées de cette aventure n’avaient pas été montrées au public depuis plus de quarante ans.
Les ondes colorées de la grande frise de Julio Le Parc dominent les gradins de l’atrium où stationne l’estafette-chapelle imaginée en 1988 par Romuald Jandolo. Le Mur bleu de Jean Dubuffet, taillé dans des résines et des mousses de polyuréthane détournées de l’usine, ouvre ensuite le parcours. Un peu plus loin, Arman empile dans des caissons transparents des pièces de bois issues de la fabrication, jusqu’à recomposer la silhouette d’une voiture. Face au culte de l’efficacité, Jean Tinguely dresse les rouages noirs, fragiles et parfaitement inutiles de Requiem pour une feuille morte. La scénographie de Pascal Rodriguez, ponctuée de grands oculi où s’alignent différentes sculptures jouant avec l’objet automobile, évoque une chaîne de montage, sous une toile d’archives de l’île suspendue à cinq mètres de haut.
Mais l’exposition ne s’en tient pas à une démarche mémorielle. Cecilia Alemani préfère faire glisser ce récit vers notre présent. Bertrand Lavier couvre une Formule 1 Renault de larges touches de peinture à la manière de Van Gogh, comme pour freiner une machine née pour la vitesse. Mohamed El Khatib, récemment «exposé» au Grand Palais, gare au milieu du parcours une Renault 12 verte écrasée sous une montagne de bagages, en écho aux voyages des familles immigrées et aux histoires qui passent d’une génération à l’autre. Bianca Bondi, elle, abandonne une carcasse de Renault 9 au sel, à l’eau et à la végétation, jusqu’à en faire une relique échouée. Le mouvement se prolonge avec La pause de Daniel Otero Torres, qui installe outils mécaniques et robot industriel côte à côte dans des postures de fatigue partagée, puis avec ChronoFactory : L’Anatomie de l’ornementation de Valentin Ranger, une horloge-usine où le visiteur pénètre et où le temps biologique se heurte à celui de la production.
Le dernier chapitre trouve son point d’orgue avec Sunrise/Sunset de Madeline Hollander. L’artiste américaine récupère des phares de voitures et les allume au rythme de la course du soleil en différents points du globe.
Symbole d’autonomie et machine à rêves au siècle dernier, la voiture devient au fil du récit un nœud dans un réseau invisible. Toute l’exposition se joue dans ce glissement, qui esquive la célébration patrimoniale pour poser une question que Cecilia Alemani formule elle-même, celle de « l’équilibre délicat entre notre capacité individuelle et le fonctionnement collectif ».
En avril 2027, la deuxième saison du Large sera confiée à Eva Jospin, artiste française connue pour ses forêts et ses architectures sculptées dans le carton, qui imaginera une déambulation autour de trésors issus de la galerie Kugel, maison d’antiquaires parisienne.
D’ici là, Moteur Imaginaire déborde hors de ses murs : au cinéma Pathé voisin avec le cycle « Plan Large », de Titane à Drive, et lors des conversations publiques menées par le journaliste Arnaud Laporte.
Là où l’île Seguin fabriquait des voitures, le Large fabrique désormais des récits et des imaginaires. Nous en ressortons avec l’envie d’y revenir, pour voir jusqu’où ce nouveau phare de l’île entend nous emmener.
Moteur Imaginaire, du 17 octobre 2026 au 7 mars 2027. Large, 3 parvis Amont, île Seguin, Boulogne-Billancourt. Du mercredi au dimanche de 11 h à 19 h, nocturne le vendredi jusqu’à 21 h.
Crédits Photos :
Le Large – Centre d’art de la Pointe des Arts – Île Seguin. ©RCR Arquitectes et CALQ
Crédit photo : Nicolas Trouillard
Vue de l’exposition Moteur Imaginaire, Large – Cultures contemporaines, île Seguin,
Boulogne-Billancourt, 2026
Crédit photo : Aurélien Mole
Vue de l’exposition Moteur Imaginaire, Large – Cultures contemporaines, île Seguin,
Boulogne-Billancourt, 2026
A gauche : Shirin Aliabadi, Série de 4 photographies, Girls in Car 1-4, 2005. Courtesy de
l’Estate de Shirin Aliabadi et The Third Line, Dubaï
A droite : Bianca Bondi, Analog Pits, 2026. Collection de l’artiste. Courtesies de l’artiste
/ mor charpentier, Paris/Bogota
© Adagp, Paris, 2026
Crédit photo : Aurélien Mole
Vue de l’exposition Moteur Imaginaire, Large – Cultures contemporaines, île Seguin,
Boulogne-Billancourt, 2026
Au premier plan : Bertrand Lavier, R23-F1, 2026. Collection privée, Paris. © Adagp, Paris,
2026.
Au fond : Jean Tinguely, Requiem pour une feuille morte, 1967. Collection du Fonds
Renault pour l’Art et la Culture, Boulogne-Billancourt
© Adagp, Paris, 2026
Sur la gauche : Johanna Benaïnous, Série Phenomenologia, 2026. © Adagp, Paris, 2026.
Crédit photo : Aurélien Mole
Vue de l’exposition Moteur Imaginaire, Large – Cultures contemporaines, île Seguin,
Boulogne-Billancourt, 2026
Au premier plan : Arman, Renault Wooden Pieces – Accumulation Renault No. 151,
1968. Collection privée, Paris. © Adagp, Paris, 2026
A gauche et à droite : Scheibenwischer (Dirigent), 2013 & Conductor Galaxy Wiper,
2012-2013. Courtesy de l’artiste et neugerriemschneider, Berlin
Tout à droite : Erró, Renault Scape, 1984. Collection du Fonds Renault pour l’Art et la
Culture, Boulogne-Billancourt
Crédit photo : Aurélien Mole
Vue de l’exposition Moteur Imaginaire, Large – Cultures contemporaines, île Seguin, Boulogne-Billancourt, 2026
Au premier plan : Bertrand Lavier, R23-F1, 2026. Collection du Fonds de dotation Emerige, Paris. © Adagp, Paris, 2026.
Crédit photo : Aurélien Mole
Vue de l’exposition Moteur Imaginaire, Large – Cultures contemporaines, île Seguin, Boulogne-Billancourt, 2026.
Au premier plan : Romuald Jandolo, Estafard, 2026. Collection du Fonds Renault pour l’Art et la Culture, Boulogne-Billancourt
Au fond : Julio Le Parc, Peintures en frise, 1971-1974. Collection du Fonds Renault pour l’Art et la Culture, Boulogne-Billancourt. © Adagp, Paris, 2026
Crédit photo : Aurélien Mole
Madeline Hollander, Sunrise/Sunset, 202. Vue de l’exposition Moteur Imaginaire, Large – Cultures contemporaines, île Seguin, Boulogne-Billancourt, 2026. Courtesy Bortolami, New York.
Crédit photo : Aurélien Mole
Vue de l’exposition Moteur Imaginaire, Large – Cultures contemporaines, île Seguin, Boulogne-Billancourt, 2026.
Au premier plan : Romuald Jandolo, Estafard, 2026. Collection du Fonds Renault pour l’Art et la Culture, Boulogne-Billancourt
Au fond : Julio Le Parc, Peintures en frise, 1971-1974. Collection du Fonds Renault pour l’Art et la Culture, Boulogne-Billancourt. © Adagp, Paris, 2026
Crédit photo : Aurélien Mole