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L’Art en vie. L’artiste et illustratrice Christine Patry-Morel racontée par Fabienne Yvert

par Marie Anezin
23.02.2026

Christine Patry-Morel était artiste, illustratrice, graveuse. À l’occasion d’une exposition qui lui rendait hommage, la plasticienne marseillaise Fabienne Yvert a voulu poser quelques mots.

Fabienne Yvert, est co-organisatrice avec Carine Roma (Espace d’art contemporain jacques-villeglé -St Gratien), François et Valentin Morel, de l’exposition posthume de l’artiste peintre et illustratrice Christine Patry-Morel, qui s’est tenue début février 2026 à la salle de la Fontaine des Pèlerins de Saint Prix.

Le titre de l’exposition a été inspiré par ces phrases de Walt Whitman, en tournée à travers les États — Feuilles d’herbe • • •
« Demeure un moment et poursuis ton chemin, sois copieux, sobre, chaste, magnétique,
Et que ce que tu répands revienne ensuite comme les saisons reviennent,
Et puisses-tu être autant que les saisons. »

Dans un très beau texte, l’artiste marseillaise Fabienne Yvert nous parle de son amie des beaux-arts, mais aussi de comment l’art se construit, de ses influences et de la façon dont le vivant interagit dans la création.
Succédant à une lecture de François et Valentin Morel accompagnés d’Antoine Sahler, proposée le premier dimanche en complément de l’exposition, c’est le dimanche 15 février 2026 que Fabienne Yvert a lu les quelques pages qui suivent et ont ému le public. présent.

 

« Christine a été aux Beaux-Arts de Caen puis aux Beaux-Arts  de Cergy-Pontoise où on s’est rencontrées au siècle dernier, en 1983.
Alors elle fait de la peinture, d’abord à l’huile puis à l’acrylique, des objets-sculptures pour composer de petites scènes, de la photographie. Pour gagner un peu d’argent, elle peint des décors de théâtre. Toute l’œuvre de Christine est figurative.
Elle peint les ambiances, les sensations, qui naissent d’observations et de souvenirs. Elle travaille l’espace qui fait naître la scène représentée : elle cherche un point de vue et construit un cadrage spécifique pour nous entraîner à sa suite, qu’on puisse partager sa vision.

& puis il y a les couleurs, la saturation des couleurs, même dans ses peintures blanches (une série de peintures sous la neige). C’est une exigence : la subtilité de la couleur fait partie de sa vie, dans ses peintures ou gravures, dans ses vêtements, dans sa maison, son jardin.
Christine m’apprend à mettre une pointe d’ocre pour rendre une couleur plus subtile. Elle a toujours en réserve des ocres d’Apt, vénère le jaune de Naples, peut-être aussi à cause de son nom. Elle trouve un peu trop fort le rose carthame que je lui présente, l’exubérance gestuelle et colorée de Joan Mitchell. Pour les roses justement, la cuisse de nymphe émue que lui présente Yolande la fait rire et l’émeut. Elle tombe en arrêt à la galerie Templon devant les immenses toiles roses de Robert Zakanitch qui mêlent abstraction, motif, et représentation florale, qui ne sont pas sans évoquer Monet et Matisse, les panneaux des Nabis aussi. Vuillard et surtout Bonnard sont parmi les peintres de prédilection de Christine.
S’imbiber dans la couleur : ça n’est pas par hasard qu’elle fait une série de gravures sur les plantes tinctoriales, recherchant avec de l’encre la couleur exacte dûe à la plante. Regrouper dans un cadre la bourdaine, le myrtillier, la rose trémière et le sureau noir pour nous faire apprécier leurs différences de mauve-violet, nuancier de la nature. Mettre en valeur le jaune spécial qui différentie la serratule du genêt des teinturiers, retrouver l’or du crocus. Apprécier toutes les nuances.

 

Un été de ces années 80, vous êtes partis au Portugal, et en revenant, elle met du papier aluminium dans ses peintures pour mieux rendre le brillant des sardines qui sèchent au soleil, ou l’éclat de la mer qui jaillit. Quand elle peint un couple d’amoureux qui s’embrassent sous le ciel étoilé au bord de la mer, sa 1ère grande toile, elle mêle du sable dans sa peinture pour mieux les enraciner dans les éléments entre terre et ciel.
Il y a aussi une petite voiture rouge garée plus loin dans la nuit, qu’on retrouve dans plusieurs de ses peintures. Christine racontait la sensation, jeune, d’être protégée dans une auto au milieu de la nuit et des éléments, comme un cocon humain transporté dans la vastitude, la végétation alentour fusionnant avec le ciel.
Aux Beaux-Arts elle construit un environnement total de ciel de nuit, composé de 5 ou 6 grands panneaux de papiers de plusieurs mètres. Peut-être comme Monet et ses nymphéas, qui la laisse baba. Quand on va à Marmottan ou à l’Orangerie, c’est entre rendre une visite à un vieil ami et un pèlerinage.

Dans son œuvre, le ciel a son rôle à jouer ; le ciel de nuit, étoilé, qui nous englobe, la voûte du ciel qui nous surplombe, avec ce paradoxe : comment rendre, avec quels matériaux et par quelle matière, son immatérialité.
Comme les 3 voûtes de ciels qu’elle réalise en porcelaine en venant me voir aux Beaux-Arts de Bourges : un ciel nocturne à pointes brutes étoilées, un ciel sombre remuant de nuages, un ciel vif d’été, de l’aube ou du couchant, bordé de fleurs ; vastitude et enivrement d’un ciel tangible. 2 Plus tard, après une traversée continentale, le ciel de Mongolie dans des toiles et gravures, qui partage le paysage.
Plus tard, dans une petite gravure poétique et doucement humoristique, une voûte céleste très noire avec une fine lune penchée, au-dessus d’une vache normande meuglant dans la nuit étoilée, plantée dans l’herbe claire, cadrée serrée. D’ailleurs, si l’on en croit Georges Perros, dans ses Pensées collées : Le poète est un ruminant…
Est-ce là représentée notre condition de vivant, de terrien, entre matérialisme pragmatique et aspiration à une spiritualité poétique ?

 

La nature nous dépasse. Les paysages de Christine, même vides, sont habités d’une présence. Comme enfant chez sa grand-mère dans une chambre avec persiennes, l’impression magique de voir surgir des yeux de renard quand la lumière se prenait dans l’accroche en laiton des rideaux. Un renard, un petit loup, un lapin, un hérisson, une taupe, une grenouille, un corbeau, une fourmi, une coccinelle, etc…, ils sont aussi dans ses peintures, laques, photos et gravures, avec des plantes, des baies, des herbes, des arbres, …, tout au long de son œuvre.
Ils nous disent la vie, la nature, le temps, le cycle des saisons. Ils révèlent l’étonnement du sauvage à portée de regard, la beauté qui surgit et qu’on peut saisir. Ils nous font partager l’acuité d’un moment, l’éphémère qui pourtant reste gravé. Toujours l’attention aux détails, aux petites choses, à partir desquels un monde se déploie. Toujours une présence au monde.

 

Comme ces séries de photos commencées lors d’un stage à Arles avec Bernard Faucon.
Prendre le détail d’un mur comme l’extrait d’un univers, des champignons sur une écorce comme un troupeau de moutons, une autre écorce forme une succession de vagues, le creux d’un rocher un gouffre béant, les écaillures d’une peinture deviennent des îles… Y rajouter légèrement quelques éléments dessinés/découpés en papier pour raconter une histoire. Ne jamais intervenir lourdement. Dans des maquettes qu’on a construites ensemble avant de photographier les petites scènes pour un projet de livre comme une boîte de couleurs, associer un fond en peinture, des matières, à des objets fabriqués et peints. Travailler avec du sucre glace pour mieux rendre la banquise ; percer le papier pour faire les étoiles dans le ciel immense alors que la rivière est magiquement illuminée devant les hautes herbes et un petit pêcheur habillé en rouge.
Cette rivière avec le ciel de nuit, on la retrouve aussi dans des petites laques au format vertical, où herbes et animaux surgissent ou sont tapis ; ou dans celle des 3 panneaux assemblés, avec le canot rouge. Bien sûr, elle nous rappelle la rivière de La nuit du chasseur de Charles Laughton, un des films préférés de Christine.

 

La couleur, c’est aussi de la lumière. Travailler la lumière. En photo, la laque, en dessin, en peinture, en gravure…
Pour la gravure, Christine a appris avec Monsieur Robert, imprimeur taille-doucier à Saint-Prix qui travaillait beaucoup pour des artistes japonais, à imprimer toutes les couleurs ensemble sur la même plaque. Ce qui demande un travail d’encrage et d’essuyage spécifique, de travailler finement ses couleurs autrement que par superposition. Un travail subtil de coloriste proche de la peinture.

Pour la peinture aussi, travailler en couches, en glacis, faire ressortir des nuances qui sont plus au fond, donner de la lumière, densité et profondeur par transparences discrètes.
Pour la laque, procéder par multiples couches, à chaque fois poncées. Rajouter des petits bouts de coquille d’œuf pour des éléments lumineux.
Faire sa propre cuisine ; chaque artiste développe ses accords personnels. Chercher une forme en adéquation, une ou des techniques favorables ; Christine n’a pas peur du mélange. Utiliser la peinture et le dessin pour faire des photos, utiliser la photo pour ensuite faire du dessin. Comme lors des portraits de femmes de l’île d’Arz, utiliser le scanner, la palette graphique, l’impression numérique, tout autant que la gravure.
& faire sa colle de riz pour maroufler, avec un large pinceau, ses gravures imprimées sur papier chinois délicat sur un papier plus épais. Colle d’amidon extrêmement résistante (qui entre dans la composition du 3 mortier traditionnel chinois), elle est à la fois flexible et rigide, fixe les couleurs et protège les œuvres du temps, quand bien même le collage est réversible.
Cette cuisine personnelle, ça doit être ce qu’on appelle l’esprit de chacun.e, qui émane de son travail de création. Être artiste plasticienne, c’est aussi un travail manuel : unir et harmoniser l’esprit et la matière, comme pour le Yoga.

 

Unir et harmoniser : on retrouve cette préoccupation dans toutes les gravures de Christine. Dans ses assemblages. Qui racontent. Qui forment un monde. Qui lient et lisent ensemble des figures, qui élisent des parentés, mettent en relation. Comme dans la vie quand elle parle aux unes et aux autres des uns et des autres, à moins qu’on se rencontre. Dans ses assemblages, ses gravures s’accordent, se rencontrent. Forment un monde dans l’espace tissé de l’une à l’autre. Sortent de la cuvette des cases imprimées pour former une association amicale, un univers.

Avec des personnages aussi, souvent petits dans l’espace de la photo ou de la toile (et par l’âge). Comme cette fille et ce garçon minuscules qui courent sur un chemin à peine tracé parmi l’herbe si vert vif en bordure de falaise ; encore une grande toile qui date des B-A, ma préférée inconditionnellement, je l’entends en rire. Cette poursuite presque enfantine, avec la vie qui va vite et le cœur qui bat fort, ce côté un peu naïf et brut dans le rendu pictural, avec le papier aluminium collé pour figurer la mer, me fascine ; comme dans le film Hurlevent de Jacques Rivette, sorti peu après, quand ils partent dans la colline à toute blinde. Ce paysage aussi me rappelle ma Normandie, entre Fécamp et Le Havre (Christine ne manquait jamais de m’envoyer une photo de la vue chez les Saladin). Il y a ce même vertige dans les falaises bretonnes peintes par Gauguin. & quand j’ai vu les 2 petits personnages de Valloton marcher en bas de la falaise dans/sur La Grève blanche, Vasouy (on est dans le Calvados, cette fois), la parenté m’a choquée. La carte postale que je lui ai envoyée est épinglée dans son atelier.

Valloton, elle admire ses cadrages (qui viennent de la photo), ses gravures et sa peinture, personnelle, hors des courants contemporains.
Comme le travail de Christine.
On retrouve aussi des personnages en « extrait », cadrage ou détails du corps, dans ses ex-voto gravés aux plaques découpées. Ou des organes qu’accompagnent des plantes qui leur font du bien. Entre le mal, le remède et l’humour. & une certaine tendresse.

Une attention aux gestes aussi, qui disent l’harmonie avec le monde ou la façon d’être avec. Avec cette histoire originelle de son frère : opéré vers 8 ans d’une malformation cardiaque, la 1ère fois qu’il court de toute ses forces, il ne sait pas s’arrêter à temps et se prend la porte du garage devant la famille médusée. Pour devenir professeur de yoga, son mémoire est autour du « Beau geste ». Celui naturel que rien ne force, qu’une maîtrise parfaitement intégrée de la dynamique et de l’espace, en soi et du monde, engendre et accompagne.
Christine a pris des cours de calligraphie, avant de faire du yoga. Délier le poignet ; tout dans le geste. Lors de notre résidence en 2014 à Saint-Gratien pour le dispositif « inventaires » (un artiste est invité chaque année, depuis 2005, à poser son regard sur la commune, son environnement, ses permanences et changements, ses habitants ou encore son habitat…), Christine s’intéresse aux gestes à travers les mains des travailleurs. Comment les gestes accompagnent leur savoir-faire et leur parole, disent les gens. Christine aussi travaille avec ses mains : faire de la peinture ou de la gravure, c’est un travail autant manuel qu’intellectuel.

 

Avec la maison sur l’île d’Arz, et les discussions avec ami.e.s et habitant.e.s, un nouveau projet collectif naît : faire un documentaire sur quelques femmes et fille de marins de l’île. C’est aussi l’occasion de travailler avec Valentin.
« Des anciennes aux plus jeunes, elles racontent comment vivre avec l’absence, la solitude, l’inquiétude, comment mener de front l’éducation des enfants, la gestion de la maison et, pour certaines, une vie professionnelle. Elles parlent aussi des immenses bonheurs, de la joie des retrouvailles, et nous confient comment, petites filles, elles ont vécu l’absence de leur père parti en mer. »
Christine reprend l’iconographie qu’on peut retrouver dans la vaisselle bretonne (cf. Henriot à Quimper) pour rythmer les différents moments de vie : la rencontre, l’attente, les messages, le retour… Elle se frotte joliment à l’animation, avec exigence.
Je me demande si elle aussi à sa façon n’a pas été une fille et femme de marin : un père tanguant dans une fanfare, François souvent en tournée. Sauf qu’elle le rejoint volontiers dans certains ports d’attache. & en profite pour visiter les musées et découvrir « l’ailleurs ». Toujours prête pour une virée ! Aller voir un endroit formidable, un tour au bord de la mer, au Mont-st Michel, le matin tôt, … Une virée familiale en Inde accompagnée par Krishna, aussi.

 

Elle-même a ses ports d’attache : Au musée Guimet par exemple. On fait toujours une pause recueillie devant les grands bouddhas en bois polychrome. On est émues, puis on rigole en se rappelant la réflexion de Claude devant ce si beau et puissant sourire intérieur : « Ça dégage..! » Plus loin, il y a un certain petit moine dans une vitrine, comme un ami qui nous attend. La spiritualité n’est pas exempte de familiarité.
Ni d’humour.
Tout comme le travail de Christine.

Son œuvre n’est pas à la mode (la mode est le cadet de ses soucis, elle déteste le gigantisme, les paillettes, pas son truc) ni tape-à-l’œil. Elle est à la fois discrète et d’une grande assiduité de présence. Subtile avec douceur autant que force, donnée à ressentir.
Vibrons avec, comme la peinture de Rothko, qui l’a toujours épatée ; avec la résonnance de ses bols chantants tibétains, qui harmonise le corps et l’esprit, potentiellement thérapeutique. « Nous avions en commun l’amour des gens vrais, des plantes…et des couleurs » me dit Noémie.

« Ne pas s’approprier, mais prendre part. » C’est encore Georges Perros dans les Pensées collées. Il est mort d’un cancer bien trop tôt, comme Christine.
« Vivre est fatigant. À tel point qu’on en meurt. »
Christine a vécu et gravé ardemment.
Cette flamme nous reste au fond du cœur et dans ses œuvres.
Vivons avec, c’est un cadeau. «