La photographe Jo Ratcliffe est exposée pour la première fois au Jeu de Paume, à l’occasion d’une exposition retraçant son travail de 1982 à 2025. La thématique du lieu y est centrale : elle interroge le rapport de l’artiste aux espaces, mais aussi à concevoir l’image comme un lieu de résistance.
Originaire du Cap, Jo Ratcliffe commence par documenter le territoire qui l’a vue grandir. Naturellement, son processus créatif se construit autour de cette recherche : interroger l’espace qui l’entoure. Son travail met rapidement en exergue la violence du paysage, celui d’une terre profondément marquée par le colonialisme, l’apartheid et les conflits avec l’Angola.
L’exposition se concentre ainsi sur la question de l’habitation du lieu : comment celui-ci est exploité pour produire la violence, et comment il en conserve les cicatrices indélébiles.
La scénographie se dessine comme un voyage. Elle débute par de petits formats pris lors de road trips, photographiés à travers la vitre d’une voiture. Presque comme une signature, ces images témoignent d’une photographie immédiate, arrachée au réel. Le cadre de la vitre est toujours visible, comme une fenêtre ouverte sur la perception de l’artiste.
Ces clichés resserrés, presque étouffants, sont réalisés pendant la transition démocratique sud-africaine des années 1990, à l’image du climat politique de l’époque. La série ReShooting Diana (1990–1999) couvre près d’une décennie, de la libération de Nelson Mandela aux auditions de la Commission Vérité et Réconciliation.
L’exposition se poursuit en Angola, où Jo Ratcliffe se rend au début des années 2000 pour documenter les ravages de la guerre froide et des conflits armés. Dans Terreno Ocupado (2007) et As Terras do Fim do Mundo (2009–2010), elle révèle les vestiges laissés par l’histoire.
Avec Borderlands (2011–2013), l’artiste rencontre les vétérans des forces sud-africaines, arrachés à leurs familles et contraints de combattre en Angola et en Namibie dans les années 1970. Elle y découvre une terre fantôme, hantée par les traces de ses habitants et par le poids d’un passé non résolu.
L’exposition s’achève sur les travaux les plus récents de l’artiste, réalisés entre 2024 et 2026, réunis sous le titre The Garden. Ce projet naît d’une initiative des habitant·es de la Côte Ouest et du Namaqualand, qui se réapproprient l’espace public en étendant leurs jardins dans la ville.
Constamment menacée par l’extraction minière et le tourisme de masse, cette réponse pacifique devient le symbole d’une réappropriation de la terre. Ces jardins singuliers, faits d’objets récupérés, totems recyclés, pots de fleurs en pneus, transforment une revendication sociale en un témoignage poétique du vivant.
Regarder ces images, c’est accepter de faire face à une histoire violente inscrite dans les paysages, et comprendre pourquoi elle continue de nous concerner aujourd’hui. À découvrir au Jeu de Paume du 30 janvier au 24 mai 2026.
Visuel : Jo Ratcliffe ©