Après quatre ans de longs et beaux travaux, le Centre Culturel Suisse rouvre ses portes aujourd’hui dans une allée redéfinie (bientôt) par un jardin et une nouvelle entrée. Dans ce lieu qui a fortement gagné en lumière, nous avons découvert la double exposition de deux femmes engagées : l’une a 90 ans, l’autre 50, et toutes deux malaxent leur époque avec leurs propres codes.
Nous entrons dans la belle cour où se trouve une statue, nous y reviendrons. Pour le moment, nous avons la sensation qu’elle a toujours été là, cette silhouette, éternelle comme dans un jardin à Rome. Et pourtant non, elle est de Mai-Thu Perret, qui a posé son exposition Othermothers en haut de l’escalier en colimaçon.
On va commencer par là, au fond de l’espace surplombé par une verrière désormais dégagée et délimité par une cloison escamotable, car c’est là que notre œil nous a guidés : vers un mur rouge carmin sur lequel sont posés une dizaine de pigeons et autres oiseaux peints et en verre. Ils ont l’air d’attendre pour s’envoler, gardiens d’un sanctuaire de chats. Car en se retournant, on voit ce drôle d’animal, ce félin jaune dressé, le poitrail auréolé de seins (Diana III, 2026). Pas si loin, il y a un autre chat, bleu-vert, et là-bas (Cat Goddess, 2025), une petite statuette au visage plat (Each Time You Bring It Up It Is New, 2024).
L’artiste nous raconte que dans ses statues on trouve sa trace, ses mains par exemple, mais aussi celle de sa famille : un visage est celui de sa belle-sœur. On comprend que ses inspirations sont partout, sur les réseaux, dans les podcasts qu’elle écoute. Tout cela lui permet d’interroger notre rapport au sacré en nous offrant un panel de déesses version troisième millénaire.
Dans la salle attenant, on entre dans la mémoire vivante d’un monument de l’histoire de l’art : l’œuvre d’Ingeborg Lüscher est marquée par le feu. Elle le travaille depuis la fin des années 60. Ses œuvres ont été montrées à la Documenta en 1972, au MAM de Paris en 1976, à Venise en 1999, entre autres, et sa carrière a été jalonnée par un nombre magistral de prix. Le Centre Culturel Suisse lui offre une mini-rétrospective qui tient en une salle.
On est immédiatement attiré par une danse entre les contraires. On y retrouve l’obscurité veloutée de la suie, comme dans la série des « Inbox », confrontée à l’éclat solaire de ses sculptures géométriques en soufre. L’espace est marqué par un immense bonhomme en paille, et on se demande bien comment il a pu échapper au feu. Des photographies la mettent également en scène, le visage enseveli sous des mégots usagés par exemple. Et dans une alcôve, la vidéo La Pupa Proibita (2006) nous présente une chorégraphie de feux d’artifices inspirée de la tradition italienne du Ballo della pupa. L’ensemble nous projette dans les grandes heures de la performance des années 70 ; nous ne sommes pas loin des expérimentations de Marina Abramovic. Comme elle, Ingeborg a joué, au sens premier, avec le feu jusqu’à la douleur.
Ces deux expositions sont à découvrir gratuitement, l’occasion pour vous de déambuler dans les espaces. Bientôt, la salle de spectacle, qui a gagné en profondeur, retrouvera sa programmation pointue qui nous manque tant depuis 4 ans. Et désormais, vous le saurez, la belle statue de l’entrée est là pour protéger votre visite.
Du 26 mars au 26 juillet au Centre Culturel Suisse, 32 rue des Francs-Bourgeois
Entrée libre
Visuel : Ingeborg Lüscher, La pupa proibita, 2006 © Ingeborg Lüscher et videoart.ch