Jusqu’au 20 septembre, le musée de l’Image d’Épinal s’intéresse aux compositions de Frans Masereel. L’exposition, sous-titrée Un art entre révolte et rêverie, retrace le parcours d’un artiste oublié, figure de l’antimilitarisme du XXᵉ siècle. Nous avons adoré cette plongée dans les compositions de l’artiste où la puissance expressive du noir et blanc donne vie à ses angoisses, où le corps féminin et la ville dévoreuse d’hommes s’épousent dans des compositions résolument modernes.
Dans le chaos dévorant de la vie moderne, flashs, gratte-ciels et chapeaux melons s’accumulent. Une ombre surgit, menaçante, derrière une jeune femme sainte, la rose de son innocence à la main. Il la séduit, la couvre de bijoux, et lui fait miroiter les fastes d’une vie bien remplie. Tous l’adulent et la prient. Et puis il prend possession d’elle. La chandelle éclaire les tourments de leurs nuits, il lui écarte les jambes. Soudain, elle est nue, frontale, malheureuse et les côtes saillantes. Plus d’auréole. Son partenaire grille la cigarette du succès. Partout, des yeux. Tous l’épient, la convoitent, le démon se balade de vignette en vignette. Moqueur, il rit de son accablement. L’homme revêt l’uniforme de son engraissement, il la prostitue. C’est la descente aux enfers. Le motif du pont apparaît alors. Oh, comme elle y songe au doux repos, et à l’eau qui la berce. Elle s’y jette et elle y meurt. C’est comme si la ville s’effondrait. Puis son corps est repêché devant les badauds et la vie reprend son cours. Nonchalant, les mains dans les poches, l’homme flâne sur les berges de son assassinat.

Frans Masereel est surtout connu pour ses histoires sans paroles. Il expérimente ce roman graphique d’avant-garde dès 1918, alors qu’il est réfugié à Genève. Il grave alors les 25 images de la passion d’un homme, dont est tiré cet extrait, sobrement nommé “Fait divers”, et publié aux Éditions du Sablier en 1920. Muettes, mais éloquentes, les histoires sans parole s’adressent à tous, cultivés comme incultes, lettrés comme analphabètes. Non sans rappeler le cinéma muet, ces récits xylographiques convoquent un langage symbolique universel que tous peuvent comprendre. En dépit de cela, elles furent surtout remarquées et célébrées par les amis de Frans Masereel, des hommes de lettres, pour leur aspect novateur.
Mais alors pourquoi ressortir cet oublié du placard ? Le musée de l’image à Epinal a pour vocation de valoriser l’imagerie populaire, quelle qu’elle soit. Dès sa prise de fonction en 2019, Christelle Rochette, directrice du musée de l’Image à Epinal et commissaire d’exposition nourrit le projet de faire une rétrospective des œuvres de Frans Masereel, permettant au musée de s’ouvrir à la création internationale. Le musée de l’image d’Epinal ne possédait que très peu de fonds sur l’œuvre de Frans Masereel. La plupart des œuvres exposées sont donc issues de prêts. Nous avons eu la chance de rencontrer un collectionneur néerlandais passionné de l’artiste belge, qui a retracé avec passion son parcours.
Frans Masereel naît en Belgique en 1889. Il est formé aux métiers du Livre et entre aux Beaux-Arts de Gand où il apprend la peinture, mais sa formation académique ne lui convient pas. Il préfère dessiner dans les bas-fonds des villes et son style se caractérise alors par une exécution nerveuse et acérée à l’encre, au crayon ou au fusain, attestant déjà d’une obsession pour le noir.

En 1911, il s’installe à Paris, comme de nombreux intellectuels à l’époque, attiré par l’effervescence artistique de la capitale. Il dessine alors pour la presse satirique et se lie d’amitié avec de nombreux écrivains et artistes. Il fait la rencontre déterminante de Jules de Bruycker, un aquafortiste qui lui fait découvrir la gravure. Elle s’impose à lui comme un médium privilégié. Plutôt que l’eau forte, il est séduit par la puissance expressive des aplats acérés de noirs et de blancs que permet la xylogravure. Ses sujets de prédilection? Le consumérisme industriel et sexuel, la ville vorace, la lutte des classes, l’ennui et le désespoir, le désir et l’angoisse face au monstre urbain, la femme et la mort. Ses compositions reflètent une horreur (ou une impossibilité) du vide, avec une absence de ligne d’horizon étouffante où le ciel disparaît, les lumières sont aveuglantes et les consciences altérées. Il travaille pour des revues antimilitaristes comme La Feuille, dans un quotidien marqué au fer rouge par la guerre dont il dénonce les désastres. On retrouve son monogramme FM dans plus d’une cinquantaine de journaux français, belges, allemands, suisses, étasuniens et russes entre 1916 et 1970.

Il réalise également des gravures sur bois indépendantes, destinées aux collectionneurs, ou bien pour illustrer les écrits de ses contemporains comme Stefan Zweig ou Romain Rolland. Il fonde avec René Arcos les éditions du Sablier à Genève, dont il conçoit l’ex-libris. Hélas, les deux amis font faillite en 1921 et leurs livres ne sont tirés qu’à quelques centaines d’exemplaires. En parallèle, il expérimente la couleur. L’achat d’une maison de pêcheur dans le Pas-de-Calais en 1925 lui offre de nouveaux sujets d’inspiration. Si ses toiles ne brillent pas par leur finesse, ses aquarelles grand format, en revanche, dépeignent avec justesse le Pigalle du début des années 20, avec ses cafés bondés, ses métros (les Parisiens reconnaîtront les stations aériennes de la ligne 2) et ses filles en petite tenue. Ses cadrages cinématographiques et le contraste assumé des couleurs chaudes et des couleurs froides sont une fenêtre ouverte sur les troubles des nuits parisiennes d’il y a cent ans.

Ses histoires sans paroles sont adaptées au cinéma comme La révolte des machines ou la pensée déchaînée, critique du “cauchemar fordien” qui ne verra pas le jour, ou bien Idée, adaptée en film d’animation par Berthold Bartosch et projetée pour la première fois en 1934. Masereel travaille également sur la scène théâtrale en concevant les costumes d’Androclès et le lion, mis en scène par George Pitoëff, sans surprise en noir et blanc, puis pour de nombreuses autres pièces. Ses Histoires sans parole sont également adaptées sur scène, en ombres chinoises. Des riches mécènes lui commandent bas-reliefs et mosaïques, tandis que la manufacture nationale de Sèvres lui demande de réaliser le décor de certains vases : le domaine d’expérimentation de Frans Masereel s’élargit toujours.
Pacifiste, les œuvres de Frans Masereel sont scrupuleusement décrochées des musées de l’Allemagne nazie et ses livres-images sont confisqués, voire détruits. Il se réfugie à Avignon après le pillage et la destruction de son atelier à Équihen en 1941, et passe le reste de sa vie dans le sud de la France. Il rencontre un grand succès dans la période d’après-guerre, et laisse à sa mort en 1972 un corpus d’œuvres variées et d’une grande force expressive.
Informations complémentaires :
Frans Masereel, un art entre révolte et rêverie, au musée de l’image à Epinal du 14 février au 20 septembre 2026. Dimanche 26 avril à 10h : atelier de 7h de xylogravure ( 18 euros). Plus d’infos sur :
Crédits photographiques :
Frans Masereel, Un Fait divers, gravure sur bois, 1961, coll. privée © cliché B. Babette / Adagp, Paris 2026
Frans Masereel, La Feuille, 4 avril 1918, coll. privée © cliché B. Babette / Adagp, Paris 2026
Frans Masereel, Les Fumées, gravure sur bois, 1920, Strasbourg-musée d’art moderne et contemporain © Musées de la Ville de Strasbourg – cliché M. Bertola / Adagp, Paris 2026
Frans Masereel, Le Petit café, aquarelle, 1925, coll. privée. © Adagp, Paris, 2025