Jusqu’au 16 janvier 2027, le Grenier à sel d’Avignon présente « (Dé)jouer les mondes », une très belle exposition collective et ultra-interactive qui rassemble huit artistes et duos venu·es de quatre continents. Les commissaires Isabelle Arvers et Véronique Baton y réunissent des œuvres qui retournent les codes du jeu vidéo pour raconter ce que le 10e art a à dire de notre monde en pleine obsolescence accélérée.
Le Grenier à sel est un lieu rare : une institution culturelle entièrement privée, où l’entrée est gratuite. Elle occupe l’ancien grenier à sel de la ville, bâti au XIVe siècle, reconstruit en 1758 par Jean-Ange Brun et classé monument historique en 1984, face au Rhône et près du Palais des Papes. Son existence tient à EDIS, un fonds de dotation créé en 2012 par le mécène Régis Roquette, qui a racheté le bâtiment en 2017 et y mène ses activités depuis 2018. Sur 450 m², il y défend les croisements entre art et technologies numériques.
Véronique Baton, directrice du lieu, s’est associée à Isabelle Arvers, pionnière du game art. Leur point de départ : issu du monde militaire, le jeu vidéo n’a jamais été un terrain neutre, et des artistes s’en servent depuis longtemps pour dire autrement ce qui ne se dit pas ailleurs. Si nous remontons un peu dans le temps, nous pouvons étendre ce constat au jeu en général, en pensant notamment au jeu d’échecs de poche de Duchamp.
Le parcours s’ouvre avec Afrah Shafiq et Nobody Knows for Certain. Cette quête interactive s’appuie sur les livres illustrés pour enfants de l’ère soviétique, très répandus en Inde pendant la guerre froide, qui ont façonné l’imaginaire de toute une génération. Entourées d’un papier peint qui vibre comme une chambre de bébé, les images, proches de l’enluminure, sont superbes, et le récit nous rappelle que raconter peut être un jeu autant qu’une façon de contrôler.
Vient ensuite la pièce maîtresse, Arcade City, d’Akwasi Bediako Afrane. Œuvre magistrale, elle déploie une ville sombre et fantomatique, entièrement bâtie avec des appareils électroniques abandonnés. Deux bornes d’arcade servent d’interrupteurs : tant que nous ne jouons pas, rien ne s’anime. Un Tetris d’un côté et un Space Invaders de l’autre, si ce n’est pas Cult, ça ! Chaque partie réveille un peu de cette cité de rebuts, et des écrans, des imprimantes, un poste de radio revivent sous nos yeux. Les machines ont été collectées sur place, jusque dans les sous-sols de l’université. Le geste est d’une rare violence face à notre mépris de Blancs. L’artiste vit à Kumasi, au Ghana, où se trouve l’une des plus grandes décharges à ciel ouvert de déchets technologiques. Les minerais africains servent à fabriquer nos appareils, que nous renvoyons ensuite hors d’usage. Il referme cette boucle en nous rendant ces objets remis en marche, nous rappelant avec effroi qu’aucun de ces objets n’est cassé.

Plus loin, Agnès de Cayeux nous emmène au Groenland avec SILA, héroïnes arctiques. Casque de réalité virtuelle sur la tête, nous suivons cinq figures féminines, de Mary Shelley à Henriette Rasmussen. La voix de l’œuvre, produite par une IA volontairement sous-entraînée, hésite et glitche, comme une mémoire à court de données. Le voyage est d’une beauté sidérante autant qu’angoissante. Dans le premier film que nous voyons, nous naviguons à bord d’un bateau, sûrement, au milieu des glaciers qui s’effondrent. En enlevant le casque, la réalité s’augmente encore plus que dans sa version virtuelle, puisque, sur l’écran, nous voyons une femme en short déambuler dans un paysage glabre. Nous sommes en 2025 et toute la glace a fondu. Toute.
Lucas Lugarinho nous glisse ensuite dans la peau du Professeur de Pacifier, lancé dans une forêt tropicale déclarée inhabitable, et met à mal le mythe du savant occidental. Camilo Sandoval, lui, sculpte des autoportraits en céramique à têtes de serpent, inspirés de la poterie précolombienne, puis oppose, dans Honour Providence, Honour Good Men, un·e joueur·euse qui déboise et exploite les mines à un·e autre qui reboise. Tatyana Zambrano et Hernán Rodríguez imaginent, dans Bunker for a Tropical Pixel, un monde où la lumière a disparu et où seules des bactéries en produisent encore. Sandoval revient avec National Tejo Championship 2000, version arcade du sport national colombien, où des personnages de tous les milieux sociaux s’affrontent dans le but de faire exploser un objet.
Afrah Shafiq réapparaît avec The Bride Who Could Not Stop Crying. Nous guidons une mariée entourée de sa famille et de figures mythiques. Nos réponses font monter ou baisser son compteur de larmes, pour trois fins possibles. Si le compteur est haut, elle épouse celui qu’on lui a choisi ; s’il est très bas, elle vit, forte et sûre d’elle, seule. Reprendre sa vie en main, c’est également ce que fait Ismaël Joffroy Chandoutis avec Rewild, où un adolescent reconstruit dans Farming Simulator l’étable de son troupeau abattu, comme un rituel funéraire. Enfin, l’Atelier ElonM nous invite, avec Aux Futurs Ancestraux, à une promenade dans les spiritualités vaudou du Bénin, encore en développement, mais déjà jouable.
Si vous êtes à Avignon hors saison, allez passer deux bonnes heures et n’hésitez pas à prendre les manettes et à jouer : vous allez voyager dans des esthétiques et des combats très différents, allant de l’enfantin au plus abouti.
(Dé)jouer les mondes, jusqu’au 16 janvier 2027, Grenier à sel, 2 rue du Rempart Saint-Lazare, Avignon. Du mercredi au samedi, 14h-18h. Entrée libre. Visite guidée les mercredis et samedis à 16h30 (3 €). Exposition associée à Chroniques, biennale des imaginaires numériques.
Visuel :©
Afrah Shafiq – The Bride – 1
Vue issue du jeu interactif ’The Bride Who Could Not Stop Crying’ (2023), par Afrah Shafiq, Image Courtesy The Artist
Akwasi Bediako Afrane – 1
D²NA – TC24 : Visions of the Past – 2024. Image Courtesy Mattress Factory Museum. Credit photo : Tom Little