Après le succès de La Salle des profs, nommé à l’Oscar du Meilleur film international 2024, İlker Çatak signe Yellow Letters. Le film suit Aziz et Derya, dont la vie bascule lorsqu’ils sont brutalement licenciés à cause de leurs convictions. À travers leur quotidien, le réalisateur montre comment la précarité et la répression peuvent ébranler un couple et ses idéaux.
Sacré Ours d’Or à la Berlinale 2026, Yellow Letters livre une réflexion politique forte sur la liberté d’expression et les conséquences de sa disparition. Inspiré par les purges qui ont frappé les milieux universitaires et culturels en Turquie après la tentative de coup d’État de 2016, le film suit Aziz, dramaturge et professeur universitaire, et Derya, comédienne reconnue au théâtre national d’Ankara.
Leurs vies et celle de leur fille basculent lorsqu’ils reçoivent les “lettres jaunes” et se font licencier. Contraints de se réfugier à Istanbul chez la mère d’Aziz, ils doivent désormais apprendre à vivre avec une précarité soudaine, qui met leur couple à l’épreuve. Entre la volonté de défendre leurs droits et la réalité qui les rattrape, Aziz et Derya vont devoir faire des compromis pour s’adapter à leurs nouveaux statuts.
Plutôt que de simplement livrer une attaque contre un régime politique, Çatak choisit de se concentrer sur la sphère intime. La violence institutionnelle est représentée à travers le quotidien des personnages et des humiliations administratives qu’ils subissent. Peu à peu, Aziz et Derya se retrouvent enfermés dans une forme d’isolement social, ce qui laisse place à une tension et à une fatigue morale qui viennent fissurer le couple jusque-là solide.
Le film tourne autour d’une question centrale : peut-on continuer à défendre ses idéaux lorsque la précarité s’installe brutalement ? Après plusieurs mois, les convictions politiques du couple sont mises à l’épreuve, et deviennent autant une force qu’un fardeau. Cette ambiguïté nourrit un récit où les choix personnels prennent une dimension profondément politique.
La mise en scène renforce une sensation d’étouffement progressif. Çatak privilégie une approche sensible, attentive aux regards et aux silences. La caméra saisit les angoisses qui s’installent entre les personnages et montre comment leur équilibre se fragilise. De plus, les images, souvent élégantes et soigneusement composées, contrastent avec la violence de la situation racontée.
Le choix de tourner le film en Allemagne tout en faisant comme si l’action se déroulait en Turquie apporte une dimension intéressante. En effet, cela brouille volontairement les repères géographiques du spectateur. Certaines rues et façades évoquent la Turquie, tandis que d’autres laissent apparaître des indices allemands. Ce décalage subtil rappelle que l’histoire racontée dépasse le contexte turc. Ce n’est pas seulement la situation d’un pays qui est en jeu, mais la fragilité universelle des libertés publiques.
Enfin, le film repose surtout sur la force de ses acteurs. Özgü Namal et Tansu Biçer offrent des performances intenses, qui montrent bien la fatigue, la peur et l’incertitude de leurs personnages. Leyla Cabas, qui interprète la fille du couple, apporte quant à elle une présence touchante. Son personnage nous rappelle également que ces décisions politiques affectent aussi ceux qui ne sont pas directement concernés.
Avec Yellow Letters, İlker Çatak signe un film à la fois intime et politique. Le réalisateur questionne la place des idéaux dans un monde où les pressions sociales et économiques peuvent rapidement les mettre à mal. En montrant comment un système peut progressivement exclure ceux qui refusent de s’y conformer, le réalisateur livre une œuvre puissante, dont la portée dépasse largement son contexte initial.
© Haut et Court