À travers une narration fragmentée, Nick Cheuk Yick-Him ausculte les violences éducatives et le mutisme qui entourent la santé mentale des jeunes. D’une enfance marquée par la comparaison et l’humiliation à l’âge adulte,Une page après l’autre interroge un système scolaire et familial fondé sur la performance, où l’erreur devient une faute et la souffrance, un tabou.
Dès sa première scène, Une page après l’autre impose un choc. Un enfant, au sommet d’un immeuble. Le silence. Le vide. Le corps chute, puis se relève, plus bas. Une image suspendue, presque trompeuse, qui annonce un film hanté par ce qui ne se dit pas — et par ce qui ne doit surtout pas se dire.
Pour son premier long métrage, Nick Cheuk Yick-him s’empare d’un sujet délicat : le suicide chez les enfants et les adolescents. Inspiré par son vécu et par la vague de suicides juvéniles qui a frappé Hong Kong à la fin des années 2010, le film adopte une narration non linéaire, faite d’allers-retours constants entre passé et présent. Une forme qui épouse la logique du traumatisme, où le souvenir surgit sans prévenir, comme un rappel impossible à contenir.

À travers Eli et son frère, Une page après l’autre montre comment la violence éducative s’installe comme une norme. À l’école comme au sein du foyer, la pression est continue. Le père, figure autoritaire, ne fait que relayer un modèle fondé sur la comparaison et la réussite scolaire érigée en valeur suprême. L’enfant qui échoue n’est pas accompagné : il est corrigé, rabaissé, humilié. Les coups — physiques ou symboliques — deviennent un langage ordinaire.
Mais Nick Cheuk ne désigne jamais un seul coupable. Ce qu’il met en scène, c’est un système qui transforme l’éducation en espace de domination, où l’erreur n’a pas droit de cité et où le silence est encouragé. Se taire, tenir, encaisser : autant de gestes appris très tôt.
Le film laisse toutefois entrevoir de rares failles. Une professeure de piano, par sa bienveillance, ouvre un espace où l’enfant peut exister autrement que comme une somme de notes. Des respirations fragiles, presque précaires, qui rappellent que l’éducation pourrait être autre chose.

Dans le rôle de Mr. Cheng,Lo Chun-Yip impose une présence à vif. Retenu, traversé par une douleur qu’il peine à formuler, il incarne un adulte hanté par l’enfant qu’il a été. Sa justesse tient à cette économie de gestes, à cette émotion constamment contenue, comme si le personnage avait appris à ne jamais déborder.
L’enquête autour d’une lettre de suicide agit alors comme un retour forcé vers le passé. En fouillant les traces laissées par son frère, Mr. Cheng affronte non seulement ses propres blessures, mais aussi les conséquences d’un système qui broie sans jamais regarder en arrière.

Au cœur d’Une page après l’autre se déploie une réflexion sur l’éducation et la santé mentale des enfants. Devenu enseignant, Mr. Cheng tente de rompre avec ce qu’il a subi. Non pas en sauveur, mais par des gestes simples : écouter, suspendre le cadre, sortir de la classe.
Une scène cristallise cette démarche. Face à une élève qu’il pense être l’autrice de la lettre de suicide, celle-ci nie, tout en laissant affleurer sa détresse. Ensemble, ils crient face au vide. Un moment brut, presque inconfortable, où la douleur peut enfin s’exprimer hors de toute évaluation.
En refusant les discours moralisateurs, Nick Cheuk signe une œuvre profondément politique. Une page après l’autre ne cherche pas de réponses toutes faites : il montre comment la violence se transmet, comment le silence s’organise, et comment, parfois, écouter devient déjà une forme de résistance.
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En salles dès le 21 janvier.