Mandataire à la tête de la coopérative, Mohamed Sifaoui a accepté d’échanger avec Cult.news sur l’anniversaire de Tënk. Fondée 10 ans plus tôt, à Lussas, Tënk est une SCIC – Société Coopérative d’Intérêt Collectif – qui a pour mission la défense et la diffusion du cinéma documentaire. Bien plus qu’une plateforme, Tënk est une certaine vision du monde, comme en témoigne la récente tribune dans l’Humanité.
MS: Je suis arrivé il y a 4 – 5 ans, je ne peux faire qu’imaginer l’état d’esprit des personnes qui ont fondé la coopérative. 10 ans, c’est trompeur : il y a eu une maturation de ce qu’était Tënk, à la fois avant et après le lancement. Ces 10 ans étaient nécessaires pour pleinement comprendre notre métier, et activité de vidéo à la demande, dans un contexte plus large de soutien au cinéma documentaire, dont les acteurs ont participé à la réflexion du projet.
Tënk s’est construit contre le formatage du cinéma documentaire que l’on voit opérer maintenant. Sur Netflix ou à la télé, le documentaire est présent. Ce n’était pas le format documentaire qui était en danger, mais plutôt la diversité dans les manières de le concevoir. Les gens aiment le documentaire : à nous de proposer d’incarner la pluralité des formats, et de proposer autre chose que du divertissement. Tënk intervient alors à ce moment, pour défendre des films diversifiés. On ne fait pas de la diversité juste pour faire de la diversité : Tënk partage des films qui retracent des apprentissages de la vie, souvent étalés sur plusieurs années, en dehors des logiques de commande établies par les grands diffuseurs. A ce titre, Tënk est un mot wolof, qui signifie résume-moi ta pensée. On contrecarre l’idée du pitch en laissant l’espace à l’histoire à et la création.
En ce sens, on a réussi collectivement en attirant un public, d’ailleurs assez jeune, divers et varié. La moitié des abonné-es actifs sont des jeunes de moins de 35 ans, ce qui est permis par nos partenariats avec les écoles et établissements d’enseignement supérieur. C’est chouette car à notre modeste niveau, on participe au renouvellement de la cinéphilie, et ce sans être une salle de cinéma. On génère de la cinéphilie en s’adaptant au numérique, cinéphilie qui aide à transformer les gens et à porter des valeurs percutantes, proposant des chemins sur lesquels on pourrait construire une société meilleure.
Tënk compte 10 000 abonné-es individuels et 10 000 abonné-es par des institutions partenaires. Surtout, on permet aujourd’hui à 100 000 personnes d’accéder à la plateforme gratuitement, et cela va s’amplifier : dès 2026, en partenariat avec le CNC et le Ministère de l’Education Nationale, les 78 000 professeurs impliqués dans le dispositif Ma Classe au ciné – dispositif où les professeurs emmènent leurs élèves au cinéma – auront désormais accès à notre plateforme.
MS: Exactement ! – rires.
MS: Ce discours du cinéma comme seulement un objet de divertissement, pour moi s’est lié à un appauvrissement de la pensée collective. L’extrême-droite est un porte-drapeau de ce genre de réflexion, mais en réalité, on la retrouve à plein de niveaux de la société, y compris chez les gens, dans les conversations…
Je crois que nous sommes en train de vivre un appauvrissement de la réflexion collective, qui n’est pas aidé par certaines de nos habitudes et choses que l’on côtoie qui nous rendent abrutis – il montre son téléphone du doigt. On en parle beaucoup pour les enfants, mais c’est tout autant le cas pour les plus grands. Si les enfants ont des problèmes pour apprendre à parler à cause des écrans et des algorithmes, nous aussi les adultes on perd du langage, et surtout du système qui nous aide à réfléchir et à construire des réflexions. Je m’inclus dedans !
Quelque part, ces politiques – du cinéma comme un simple divertissement – sont un symptôme de ce phénomène, et les gens qui soutiennent ces politiques sont aussi un symptôme. Il faut y résister. Le divertissement, mais pour quoi ? Si on passe notre vie à se divertir, on confie les choses sérieuses de notre vie et les grandes décisions du monde à des gens qui dominent et qui abusent de leur position.
On aime trop notre confort aujourd’hui, et on consacre moins de temps à mener des projets collectifs, qu’on doit tenir même s’ils sont durs, car c’est nécessaire pour le monde d’après. La gouvernance collective qu’on a chez Tënk, oui c’est compliqué. Et heureusement ! Parce que faire ensemble, c’est un apprentissage, encore plus dans un monde où nous sommes mis en concurrence dès le plus jeune âge, par l’école, les médias, le capitalisme.
Merci pour cette question ! Au-delà d’une plateforme de streaming, chez Tënk, on se considère être un média culturel du documentaire. On écrit sur des films, sur des programmations, on créée et produit du contenu nous-mêmes ou en partenariats avec d’autres créateurs. A partir de mars, on va lancer un édito du mois sur Youtube pour parler de la programmation sur Tënk. On est tous un peu stressé, mais on ambitionne de devenir de plus en plus un média culturel.
Autour de nous, de plus en plus de médias se transforment en coopérative – en SCOP, ou en SCIC. C’était le cas de Politis l’année dernière. On vient aussi d’apprendre que la Gazette de Montpellier cherche également à se transformer en SCIC. Toujours dans cette foulée, une coopérative qui s’appelle Coop-Média s’est montée il y a un an et demi pour accompagner le développement et le financement des médias indépendants.
Côté média, on peut aussi citer Le Media TV ou encore Blast tout comme la cinquantaine de chaînes télé locales qui se sont fédérées en SCIC – localesTV, qui ont maintenant leur plateforme de diffusion. C’est certain qu’ils se sont renseignés sur notre modèle, Tënk étant une référence dans le milieu, pour ce genre de contenu un peu alternatif. On peut aussi citer Kanaldude, webmédia basque dont nous sommes partenaires.
Il y a un monde qui est entrain de dire qu’on peut avoir le nombre contre les milliardaires. La seule manière de lutter contre des fortunes de quelques gens, c’est d’avoir un tout petit peu d’argent de beaucoup de gens. Chez Tënk, on est 610 sociétaires, ce qui fait beaucoup – on est la deuxième coopérative culturelle de France – mais ce qui n’est pas assez. On fait partie des Licoornes avec Biocoop et Blast !, qui est une association fédérant les coopératives engagées pour la transition écologique et sociale. Si l’économie transforme la société, la société doit pouvoir évoluer en transformant elle aussi l’économie. Et on souhaite y travailler.
MS: Complètement. Le cinéma documentaire, c’est le cinéma de la rencontre. Le cinéma établit en permanence une relation avec un être humain, ou un autre être vivant. Notre obsession est donc d’établir des liens avec des publics divers et variés, aux attentes et rapport aux images différents. Le fait d’être en Ardèche, on le vit comme un laboratoire de recherche où l’on travaille sur comment établir des liens avec des gens éloignés de nous, loin des milieux du cinéma ou du festival qui connaissent Tënk. Il est primordial de s’intéresser aux publics éloignés. A ce titre, nous avons une personne de l’équipe dédiée à la médiation et à la mobilisation des publics qui travaille avec des centres sociaux du territoire. Actuellement, il y a une tournée des centres de la Région où, avec des animateurs, on diffuse un film pour parler de démocratie et créer du débat. Cette mission de diffusion nous tient à cœur.
Sur un autre plan, nous avons un travail avec des étudiantes de Sciences Po qui étudient l’électorat de l’extrême droite, et comment Tënk peut établir des liens avec ces publics pour les toucher et les faire réfléchir – sans changer la ligne éditoriale bien sûr, sans laquelle Tënk ne serait plus. Mais on considère que le combat actif contre l’extrême droite doit s’accompagner d’un travail de lien avec de potentiels électeurs. Etablir des liens avec de tels profils, je pense que c’est au cœur de notre mission.
Etre en Ardèche c’est en lien direct avec l’histoire du documentaire. Lussas abrite une école de cinéma documentaire, et les Etats Généraux du film documentaire, festival qui se déroule à Lussas-même chaque année depuis 1989. C’est pour cela que nous sommes en Ardèche, à la base. Mais aujourd’hui, on estime qu’être en Ardèche prend donc un autre sens. Si nous avions été basés à Paris, je pense que l’histoire et la manière de travailler de Tënk ne serait pas la même. Cela aurait été plus difficile de s’interroger sur ces questions.
Je pense qu’on est aux prémices de comprendre plus amplement ce qu’il se passe au niveau global, en matière d’extrême-droitisation, et que cela nécessiterait d’ailleurs un travail de recherche académique plus poussé. Tous ensemble, on a des idées sur ce qui se passe, mais on doit approfondir pour comprendre ce qui ne tourne pas rond. Evidemment, notre système médiatique et économique contribue directement, mais on doit tous pouvoir se remettre en question.
MS: Il y a deux points de vue, celui de la programmation et du soutien à la création. Du côté de la programmation, on fait des échos régulièrement avec les festivals : nous sommes en lien direct avec la filière, que ce soit avec Clermont-Ferrand, Fipadoc, Cinémas du Réel, Vision du Réel, Vrai de Vrai Festival, les Rencontres Documentaires de Montreuil, Belfort…
Parlons préachat. C’est notre manière de soutenir les films en production. On achète un film avant qu’il soit terminé, et cela se base sur un processus de sélection et d’appels à projet. On soutient une quinzaine de films par an, pour lesquels on reçoit des centaines de candidatures – ce qui est révélateur du besoin de soutien de la filière documentaire.
La plupart de nos appels à projets sont partagés avec d’autres acteurs, comme avec la région Nouvelle-Aquitaine, avec qui on soutient trois films par an. On a aussi un appel à projets sur quatre films par an avec Mediapart. Les appels à projets sont souvent autour de thèmes relativement larges, ou en lien avec le territoire si c’est un appel partagé avec un territoire – au niveau du tournage, ou des personnes qui y contribuent par exemple.
Pour ces films sélectionnés, on leur apporte de l’argent et on les met en lien avec les studios de post-production à Lussas. Ils font ensuite leur tournée des festivals, et parfois sortent en salle, comme Forêt Rouge de Laurie Lassalle, qui parle de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.
Un autre exemple, à mettre en lien avec le fonctionnement en tant que coopérative, on a pour projet à l’occasion des 10 ans de Tënk que chaque sociétaire puisse auto-organiser des projections dans des lieux qu’il fréquente, voire à son domicile, avec ces films directement soutenus. Et puis évidemment, on diffuse ces films plus longtemps sur notre plateforme, voire de manière permanente – tous les films réalisés à la suite d’appels à projets ardéchois par exemple, restent disponibles en permanence pour tous les abonné-es du territoire ardéchois.
MS: Ce sont nos programmateurs qui effectuent un travail permanent de suggestion. La plupart sont des programmateurs de festivals, français et internationaux, et des exploitants de salle, qui voient donc passer beaucoup de films et les proposent. Cela nous tenait à cœur d’avoir une programmation décentrée et internationale.
Après, de fait, la production française du documentaire est quand même puissante en termes de volume, tout comme il y a une particularité du cinéma européen dont l’industrie est plus installée. Ayant grandi à Alger, si je compare à l’Afrique du Nord, ou à l’Afrique plus largement, c’est beaucoup moins de moyens qui sont accordés au cinéma. Le cinéma européen est donc majoritaire, mais on met un point d’honneur à représenter tous les territoires. Vous pouvez même entendre 170 langues différentes sur la plateforme Tënk !
MS : Nous avons publié une tribune dans l’Humanité qu’on souhaite accompagner de beaucoup de bruit et de communication, dans une logique de fédérer. Une centaine de personnalités, dont Claire Simon, Corinne Masiero et Reda Kateb ont d’ailleurs signé ! L’idée est d’apporter de nouvelles signatures dans les prochaines semaines, abonné-es et sociétaires compris. 100 000 personnes nous suivent sur les réseaux, 45 000 reçoivent notre newsletter… ce sont des voix qui comptent, nous ne sommes pas si minus que cela. On est loin, mais pas si loin. On a envie de l’affirmer une bonne fois pour toutes, de le faire entendre. Nous sommes un projet collectif, un projet d’avenir, et de résistance.
Ainsi, on organise des évènements dans plusieurs villes pour aller à la rencontre de nos abonné-es et de nos sociétaires, ainsi qu’attirer du public nouveau dans différents territoires. On commence à Marseille le 6 mars, puis Lussas, Rennes, Bruxelles, Montreuil. Chaque passage dans une ville sera en écho avec une programmation propre : à Marseille ce sera autour de l’eau, à Rennes sur les luttes sociales qui aboutissent – les joies militantes-, et à Montreuil sur le décolonial.
Les informations des différents évènements seront à retrouver sur les réseaux sociaux de Tënk.
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