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« The president’s cake », ou l’odyssée de la débrouille

par Nathan SCANDELLA
29.01.2026

Son réalisateur Hasan Hadi grandit dans le sud de l’Irak pendant la guerre. Plus de 35 ans plus tard, il transcende ses traumatismes dans ce film lumineux, inspiré par ses souvenirs d’enfance. The president’s cake sort en salle le 4 février 2026.

La Caméra d’Or du 78ème Festival de Cannes est l’un des films les plus efficaces, tournés récemment sur l’Irak de Saddam Hussein. La petite Lamia est tirée au sort par son instituteur, elle doit confectionner un gâteau pour que son village puisse célébrer dignement l’anniversaire du président. Mais l’Irak des années 90 subit des sanctions internationales, plongeant le pays dans la pauvreté. Peu importe, Saddam Hussein exige de son peuple des démonstrations de ferveur somptueuses pour son anniversaire. La quête d’ingrédients simples comme des œufs, de la farine, ou encore du lait, sert de révélateur, mettant en lumière bien mieux que des discours les difficultés que rencontrent au quotidien les irakiens à cette époque.

Hasan Hadi explique : « On vivait ça tous les ans à l’école. Le professeur entrait, on mettait nos noms dans une boîte et quelqu’un était tiré au sort. Moi, une fois, je devais amener des fleurs. Ce qui a soulagé mes parents parce que ce n’était pas onéreux. Certains s’en sont sortis grâce à la corruption. L’enfant disait à l’instituteur : « Mon père a réparé ton vélo » ou « Je ne sais pas si on t’a acheté un nouveau pantalon. » La corruption s’est propagée très rapidement à cause des sanctions. J’ai eu de la chance, mais pas certains de mes amis… »

 

S’expatrier pour créer 

Dans l’Irak de ces années, la majorité de la population n’accède pas au cinéma. L’éducation cinématographique de Hasan Hadi est des plus singulières et le cinéaste la raconte avec beaucoup d’humour : « Mon amour pour le cinéma est né en faisant de la contrebande de cassettes VHS. Quand ma mère m’envoyait faire une course ou chercher quelque chose chez une amie, je récupérais une cassette vidéo que je cachais sous mon t-shirt et je la regardais le soir. »

Par la suite, il obtient une bourse pour étudier le cinéma à l’université de New York, devient journaliste, monteur et producteur, mais il devra attendre longtemps avant de pouvoir réaliser enfin un premier long métrage. L’industrie cinématographique irakienne est muselée par le Pouvoir : « Je crois que l’industrie cinématographique irakienne a commencé depuis peu à (ré)exister. Le problème, c’est que nous n’avons pas de soutien constant. Une année, vous avez deux ou trois films puis pendant quatre ou cinq ans, vous n’en avez plus. Depuis 2003 ou même les années 1990, nous n’avons probablement pas produit plus de 30 films. Cette année les autorités sont censées mettre en place un soutien gouvernemental pour les films. Mais est-ce que cela sera le cas l’année prochaine ? Je ne sais pas. Je ne suis pas très optimiste.»

Ce qui est certaine, et d’une certaine façon rassurant, c’est que « The president’s cake » existe bel et bien. À force de patience, de talent et de persuasion, Hadi a réussi à tourner son film, il poursuit aujourd’hui le travail de grands maîtres comme le cinéaste iranien Abbas Kiarostami et ses films humanistes, leur quête de vie même quand la mort rôde partout.

 

Une fable enfantine puissante et politique

Hasan Hadi a eu l’intelligence de traiter l’absurdité et la cruauté de ce régime autoritariste, non pas frontalement, mais en arrière plan, par touches rapides, presque subliminales. La présence en tout lieu d’affiches, avec la photo du dictateur, de sons de propagandes, de visages douloureux, en colère ou effrayés, sont bien plus efficaces qu’un étalage de scènes de violence. À travers le road movie de deux enfants de 9 ans, Lamia et Saeed, le réalisateur fait un état des lieux lucide et impitoyable, d’un peuple opprimé et saigné à blanc par ses dirigeants.

« The President’s Cake » est une fable, un conte pour enfant à double lecture, une mise en valeur de la débrouille et de la solidarité comme une solution à la survie. On est plus fort ensemble pourrait résumer ce film poignant, intelligent et somme toute universel.

Visuel : Affiche du film