Éloge de la naïveté, Songe dessine le parcours initiatique d’un petit garçon qui part chercher son pigeon voyageur qui a disparu. Avec Ashraf Barhom, Aseel Abu Ayyash, Emilia Al Massou.
Palestine 2025. Sami, 12 ans, est obnubilé par la recherche de son insaisissable pigeon voyageur à travers les territoires palestiniens. Persuadé que l’oiseau est retourné sur son lieu d’origine, Sami entame un périple le conduisant de son camp de réfugiés près du mur de séparation jusqu’à Haïfa. Chemin faisant, il convainc son oncle et sa cousine de l’accompagner, passe la ligne « verte », entre à Jérusalem et rencontre d’autres Palestiniens. Peu importe le pigeon finalement, ce voyage apporte espoir et assurance, que l’envol du pigeon symbolise.
Avec sa force de conviction, Sami embarque dans son sillage son oncle Kamal qui lui a offert le volatile et sa jeune cousine Mariam, qui rêve de devenir journaliste. Le jeune garçon est tellement obnubilé par son pigeon, que ni les check-points, ni les sermons n’ont de sens pour le décourager. Il doit retrouver « el hèmèma » – car, avec l’oiseau, s’est envolé son secret.
Le titre anglais est « passing dreams » qui se traduit littéralement par « les rêves éphémères ». On croit saisir le flou entre rêve éveillé et apparition subliminale, qui persiste comme une promesse faite à soi-même. Une double connotation qui épouse parfaitement la métaphore de l’épopée onirique. Dans Songe, Rashid Masharawi prend la réalité à contre-champ et, avec toute sa poésie arabe, il distille à travers des yeux d’enfant un message d’espoir, dans une quête aussi absurde qu’essentielle.
Pour construire cette fiction, Rashid Masharawi a mêlé le conte intemporel, la tragédie humaine et le comique de situation pour nous parler d’héritage. L’imbroglio familial, l’urgence permanente avec l’instinct de survie, se transmettent comme un fil rouge emmêlé qui transcende toutes les générations de ce territoire de Moyen-Orient. A quelques endroits du film, des accents de documentaire convoquent notre conscience sur ce destin encore brouillé. Et l’on est stupéfait par le caractère inné de faire société malgré tout. C’est sans doute la grande force de ce film, qui nous balade au prétexte d’une fable au plus proche de la réalité, strate par strate, de Cisjordanie à Bethléem, puis Jérusalem et enfin Haïfa. A chaque péripétie, l’on s’arrête comme pour méditer sur autant de tableaux qui se superposent et auxquels il manquerait un dernier raccord pour harmoniser l’ensemble d’une fresque en devenir.
Ce qui imprime surtout, c’est cette sensation de liberté avec l’oiseau, le ciel, la mer et cette terre safran, qui relance la question lancinante de l’identité et de la culture. L’allégorie du pigeon qui revient toujours à son nid originel nous rappelle à la géographie complexe des lieux et effleure à peine le mystère des relations sociales, leur frêle construction. L’école, le commerce, la mobilité, l’État… Tout est là depuis tellement longtemps et pourtant si fragile. On est immergé dans cette micro région avec chaque personnage qui porte son monde fait de promesses éternelles et d’obstacles quotidiens à surmonter. L’incarnation très juste est portée par les enfants aux caractères insolents de témérité. L’oncle interprété par Ashraf Barhom, acteur connu dans son pays, transmet aussi par la passivité de ses réactions les tourments qui l’ont sans doute fait se cabrer et puis s’assagir. À hauteur de ciel, rien n’évolue en surface, et pourtant tout est mouvement à l’écran par ce voyage interminable et dans l’indicible secret des familles.
Songe, de Rashid Masharaw. Au cinéma le 2 avril.