Dans le cadre du festival Séries Mania, nous avons assisté à la projection exceptionnelle de Peaky Blinders : L’Immortel, le film produit par Netflix qui vient clore l’œuvre de Steven Knight après six saisons diffusées sur BBC. Déjà disponible sur la plateforme, le film a fait l’objet d’une projection événementielle pensée comme une véritable célébration collective. Comme l’explique Frédéric Lavigne, le programmateur du festival, « c’est clairement la conclusion d’une grande saga. Netflix nous a proposé une projection exceptionnelle sur grand écran, la seule en France. ». Reste une question : cette conclusion est-elle à la hauteur de la saga ? Réponse dans notre article.
Avant de nous plonger dans la critique du film, un retour s’impose.
Peaky Blinders, c’est d’abord une création de Steven Knight, diffusée pour la première fois sur BBC le 12 septembre 2013, puis en France sur Arte le 12 mars 2015.
Mais réduire la série à une simple production télévisuelle serait une erreur. Peaky Blinders s’est imposée comme un véritable phénomène culturel, portée par un univers immédiatement reconnaissable.
Celui d’un Birmingham industriel, sombre et brutal, à la charnière du XIXe et du XXe siècle. Au cœur de ce paysage : un gang, les Shelby. Une fratrie, au sens strict comme au sens élargi, menée par Tommy Shelby.
La série s’impose aussi par ses interprètes. Paul Anderson incarne Arthur, l’aîné imprévisible. Joe Cole prête ses traits à John, le plus jeune des frères. Sophie Rundle, dans le rôle d’Ada, impose une présence féminine rare dans cet univers profondément masculin.
Au cœur de cette constellation, Polly Gray, la tante de Tommy, incarnée par Helen McCrory, figure d’équilibre et de pouvoir, dont l’absence marquera profondément la suite.
À leur tête, Cillian Murphy.
Acteur déjà reconnu dans le cinéma, notamment pour ses collaborations avec Christopher Nolan, il évoluait jusque-là dans un registre plus confidentiel, salué par la critique mais encore éloigné d’une notoriété mondiale. C’est avec Peaky Blinders qu’il change d’échelle.
En incarnant Tommy Shelby, il impose une figure devenue iconique : une présence presque mutique, un regard tendu, une silhouette sculptée par les volutes de cigarettes. Un rôle qui le fait basculer dans une reconnaissance internationale, bien avant l’Oscar remporté pour Oppenheimer.
Dans son entretien à British GQ en 2024, il dit très clairement ce que représente ce retour au personnage :
« On ne peut pas simplement l’allumer et l’éteindre. »
Il ajoute :
« Cela prend plus qu’un instant, il faut quelques semaines pour y revenir. »
Puis vient cette phrase à propos :
« Cela finit vraiment par devenir une seconde peau. »
Cette notoriété dépasse très vite le seul cadre de la série. British GQ relevait déjà en 2022 que Peaky Blinders était devenue « un véritable phénomène culturel, comme en témoigne son impact remarquable sur le style masculin ».
Les invités spéciaux et seconds rôles ne sont pas en reste et certaines prestations ont durablement marqué la mémoire collective du petit écran. Tom Hardy en Alfie Solomons, Anya Taylor Joy en Gina Gray, mais aussi Annabelle Wallis, Sam Neill ou encore Aidan Gillen, qui ont contribué à enrichir cet univers. Des rôles incarnés par des acteurs de premier plan, qui semblent prendre un plaisir évident à se fondre dans cet univers.
Une fois le casting passé à la lame de rasoir, impossible de ne pas s’émerveiller de la photographie de Peaky Blinders.
Dès ses premières saisons, sous l’impulsion du directeur de la photographie George Steel, la série impose une esthétique immédiatement reconnaissable. Plans larges traversés de fumée, silhouettes découpées dans la lumière, palette désaturée presque métallique : Peaky Blinders construit un Birmingham à la fois poétique et étouffant.
Dans American Cinematographer, Laurie Rose résume la consigne reçue en arrivant sur la série :
« une esthétique très noire, très enfumée, très construite en contre jour ».
Plus loin, il raconte même le vocabulaire utilisé par l’équipe :
« On appelait ça des plans “Peaky” ; il n’y avait pas de limite à ce qu’on pouvait rendre “Peaky”. Du contre jour et de l’obscurité, avec beaucoup de menace et de danger. »
Et sur le plateau, la question revenait sans cesse :
« Est ce que c’est Peaky ? Est ce qu’on est bien dans le monde des Peaky ? »
Cette photographie est sublimée par une attention obsessionnelle portée aux costumes, imaginés notamment par Stephanie Collie. Casquettes vissées sur la tête, manteaux longs aux lignes impeccables, costumes trois pièces taillés comme des armures : chaque silhouette participe à la construction du mythe.
Sur ce point aussi, les mots de Steven Knight sont éclairants. Dans le texte publié par British GQ en 2019, il se souvient du récit transmis par son père à propos des vrais Peaky Blinders :
« Chaque pli aussi net que les rasoirs dans leurs casquettes, des reflets sur le bout de leurs chaussures, des nœuds et des cravates serrés sur des cols cloutés. »
Plus loin :
« L’argent était dans la fibre et le cuir de leurs vêtements, dans leur allure et dans leurs armes. »
Un mot aussi pour la musique absolument indissociable de l’identité de Peaky Blinders. Dès son générique, porté par Red Right Hand de Nick Cave and the Bad Seeds, la série impose une signature sonore immédiatement reconnaissable. Le rock contemporain y percute une fresque historique rythmant chaque plan tantôt nerveux, tantôt poétique de l’œuvre.
En 2022, la compagnie londonienne Rambert s’en est même emparé pour créer The Redemption of Thomas Shelby, un ballet qui prolonge encore un peu plus son empreinte culturelle.
Ces choix artistiques, le casting, l’image, les costumes, la musique, composent un tout cohérent. Ils expliquent pourquoi Peaky Blinders s’est imposée comme l’une des créations les plus iconiques de la dernière décennie.
Mais revenons à l’objet de notre article, la conclusion XXL de la série.
En fin de saison 5, on retrouve un Tommy Shelby au bord du suicide, trahi, meurtri et complètement parano, le film reprend sur ces bases chaotiques.
Pour incarner ce nouveau chapitre, le film introduit plusieurs figures inédites. Barry Keoghan rejoint l’univers sous les traits de Duke, le fils gitan de Tommy. À ses côtés, Rebecca Ferguson incarne Kaulo Chiriklo, et Tim Roth prête ses traits à John Beckett.
Sur le papier, une distribution solide, pensée pour renouveler la dynamique.

Mais ces arrivées doivent surtout compenser des absences majeures. Celle, d’abord, de Helen McCrory, disparue en 2021, dont la présence irradiait chaque scène. Celle aussi de Paul Anderson, absent du tournage, en raison de déboires judiciaires. Et la liste ne s’arrête pas là. Ni Natasha O’Keeffe, l’inoubliable Lizzie Shelby, ni Sam Claflin, qui incarnait Oswald Mosley, ne sont de retour.
Autant de figures centrales, autant de visages familiers qui faisaient la richesse émotionnelle et politique de la série, et dont l’absence laisse ici un vide tangible.
Le film tente de compenser en multipliant les nouveaux venus, sans succès.
Non pas par manque de talent, Barry Keoghan, Rebecca Ferguson et Tim Roth livrent des performances solides, mais parce que les personnages qu’ils incarnent peinent à exister au-delà de leur fonction. Ils ne font que traverser un récit qu’on pourrait qualifier de succession d’images léchées, sans véritable substance.
Tommy Shelby y apparaît comme un homme traversé par ses fantômes, incapable de se situer pleinement du côté des vivants.
« « Tes proches ne sont pas des fantômes », lui rappelle Ada. Une illustration parfaite des démons intérieurs que combat et invoque Tommy, mais contrairement à son habitude sans opium.
À mesure que le film avance, on ne peut que constater à regret l’absence d’intrigue et de profondeur que l’on était en droit d’attendre de Peaky Blinders.
Exit les jeux de pouvoir, les tensions politiques, les dynamiques familiales complexes. Le film nous entraîne dans un récit beaucoup plus linéaire, centré sur une histoire d’argent, sur fond de Seconde Guerre mondiale et de nazisme.
La réalisation est impeccable, les plans souvent sublimes. La musique, toujours signée Anna Calvi, prolonge l’identité sonore de la série, tandis que la photographie conserve cette élégance sombre et texturée qui a fait la signature de Peaky Blinders.

Mais ce que l’on retrouve du côté de l’image, on le perd ailleurs. Ce mélange si particulier entre drame, humour piquant, politique, violence intime et trouble moral s’amenuise ici considérablement.
Le film fonctionne sur un seul niveau de lecture. Les informations sont répétées, les enjeux sont surlignés, comme si l’on craignait de perdre le spectateur en route. C’est d’autant plus regrettable que la série, elle, n’avait jamais eu besoin de tant insister pour installer ses tensions.
Certaines images convoquent pourtant directement la mémoire de la série. Tommy Shelby sur son cheval noir, traversant Birmingham, porté par une version acoustique de Red Right Hand, une scène miroir au pilote, qui réchauffe le cœur des fans présents à la projection.

Malgré un Cillian Murphy toujours aussi habité, venu incarner une dernière fois Tommy Shelby, le film peine à retrouver ce qui faisait la singularité de Peaky Blinders.
Reste alors une consolation. Revenir aux six saisons, replonger dans le pilote, retrouver cette écriture dense, cette noirceur élégante et la folie des débuts
Et avec elle, l’âme, tourmentée, fascinante, de Tommy Shelby.
Visuels ©Netflix