Sélectionné en compétition officielle par le Festival du film politique de Carcassonne, Made in EU de Stephan KOMANDAREV s’empare d’un traumatisme encore brûlant : l’apparition du Covid-19 et la violence sociale qu’il a libérée. Loin du spectaculaire ou du film catastrophe, le cinéaste bulgare choisit une voie plus discrète, presque austère, pour interroger ce que la peur fait à nos valeurs, à nos liens, tout en laissant le système économique intact.
Dans une petite ville rurale de Bulgarie, Iva incarnée admirablement par Gergana PLETNYOVA, est couturière dans une usine de confection aux pratiques peu scrupuleuses. Lorsqu’elle est accusée d’être le « patient zéro » de la région, une mécanique bien rodée se met en place. Les propriétaires de l’usine se dédouanent aussitôt de toute responsabilité, préférant désigner une coupable plutôt que remettre en question les conditions de travail et de production. La stigmatisation se propage ensuite à ses collègues, à son fils, puis à l’ensemble de la communauté, jusqu’à faire d’Iva une paria sociale.
Le film montre avec une redoutable efficacité comment la peur devient un outil de gestion sociale. Face à une crise sanitaire sans précédent, ce ne sont pas les structures économiques qui sont remises en cause, mais les individus les plus fragiles qui en paient le prix. On lit dans le regard de Gergana PLETNYOVA, désemparée et néanmoins stoïque, que la pandémie a suspendu nos repères, nos principes et nos valeurs. Mais le système, lui, a continué de fonctionner dans une Europe pas si homogène. Avec ce titre ironique, Made in EU suggère que la pandémie a davantage entamé notre solidarité que le capitalisme qui la traverse. L’ironie est discrète, mais implacable.
La mise en scène de Stephan KOMANDAREV est volontairement non ostentatoire, fidèle à un certain cinéma Balkan qui privilégie la sobriété à l’effet. Caméra proche des corps, décors quotidiens, dialogues minimalistes : tout concourt à une approche réaliste, parfois âpre, mais profondément incarnée. Le scénario bien troussé, montre que l’absurde naît du quotidien, dans les silences, les regards fuyants, qui nourrissent un rejet de plus en plus brutal. Et les discours managériaux vidés de toute morale, renforcent la violence du propos. Profondément politique, sans jamais être démonstratif, le film questionne la responsabilité individuelle face à l’Histoire et laisse une impression troublante : la crise n’a pas tant bouleversé le système que mis à nu ce qu’il était déjà prêt à sacrifier.
© Argo Film, 42film, Negativ