Agenda
Écrans
Auteurs et Autrices
Partenaires
Qui sommes-nous?
Contact

« Le mage du Kremlin » ou l’art de fabriquer le réel, le film d’Olivier Assayas d’après le roman de Giuliano da Empoli

par Farah Malaoui
29.01.2026

Avec Le Mage du Kremlin, le pouvoir cesse d’être une simple mécanique institutionnelle pour devenir un art du récit.

Le Festival du film politique de Carcassonne a fait fort de présenter en avant-première le très attendu film d’Olivier Assayas. Projeté au Dôme, la plus grande salle du festival (700 places), Le mage du Kremlin a fait salle comble et laissé un sentiment complexe qui nous renvoie à notre propre relation au pouvoir et à la politique.

Organiser le chaos, faire abstraction des faits

Plus qu’un film politique, et magistralement interprété par Jude Law dans la peau d’un certain Monsieur Vladimir Vladimirovich, le film invite à méditer sur la fabrication du réel. Au centre du pouvoir, il n’y a pas un dirigeant au sens classique du terme, mais une figure de l’ombre : Paul Dano, le mage. Un stratège et sa capacité à organiser le monde comme une narration cohérente. Il ne gouverne pas les faits ; il gouverne leur interprétation. On se demande souvent, dans les régimes totalitaires, comment un pays entier peut adhérer à une lecture du réel aussi déconnectée des faits ? Le film apporte des éléments de réponse en montrant comment le pouvoir contemporain ne cherche plus tant à convaincre qu’à manipuler les symboles, jusqu’à produire un récit si enveloppant qu’il rend toute alternative impensable.

Le point de bascule, de la télévision au levier stratégique

Construit en deux temps très distincts, l’adaptation du livre de Giuliano da Empoli, remonte le temps pour articuler le basculement d’un régime. La première partie plante le décor d’une Russie « à la papa » et l’on découvre que la libération des mœurs et la téléréalité ont endormi le peuple sous le regard vitreux d’un paternalisme débraillé. Si avec Mikhaïl Gorbatchev le pouvoir semblait négociable, dans un rapport encore fluide au réel, la seconde partie zoome avec cynisme sur le point de retournement de l’Histoire. On assiste au laboratoire narratif d’un récit qui déploie les codes de la téléréalité à l’échelle politique, captivant au sens propre le pays tout entier.

Politique fiction, une domination bien réelle

Cette bascule narrative est redoublée par l’esthétique du film. D’un coup, le flou et le brouhaha des nuits blanches et d’une liberté en quête de sens, disparaissent. D’un coup, la mise en scène se rigidifie, les lumières se refroidissent et les corps semblent absorbés par l’architecture du Kremlin autant que les faits sont avalés par le récit. Le pouvoir ne circule plus, et la domination est devenue structurelle avec sa propre mise en scène. Le Mage du Kremlin ne parle peut-être pas seulement de la Russie ou de son régime, mais de notre rapport contemporain à la politique. Un rapport médiatisé, scénarisé, émotionnel. Un rapport où nous ne sommes plus tout à fait des citoyens, mais déjà des spectateurs.