Ample, libre et musical, le cinéma du brésilien Kleber Mendonça Filho se coule dans toutes les formes. Avec L’Agent Secret (Prix de la mise en scène et Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes 2025), il embrasse le film de genre, en le détournant subtilement de son cours habituel. Captivé, le spectateur suit pendant 2h40 cet agent trouble dont il ne sait quasiment rien, dans un Brésil où la violence imprègne le quotidien en une torpeur douce, insidieuse.
Kleber Mendonça Filho réussit un grand film, intime et politique. Un spectaculaire du quotidien, en quelque sorte. Les scènes les plus banales, un homme qui fait le plein dans une station essence, un déjeuner, l’arrivée dans une chambre meublée, côtoient des séquences horrifiques, un cadavre sous une planche de carton, une jambe arrachée découverte dans le ventre d’un requin, sans que le rythme ou le ton s’en trouve affecté. L’errance tranquille du beau Marcelo (Wagner Moura) se poursuit sans heurt dans le Nord-Est du Brésil. Les couleurs vives des années 1970 apportent une touche pop, joyeuse, libre. Pourtant, la dictature sévit impitoyablement et la liberté se révèle bien précaire. Où va-t-il, ce Marcelo ? Peu nous importe, nous suivons son périple étape après étape, au gré de rencontres pittoresques. La septuagénaire Sebastiana, qui tient la petite pension, autoritaire et ingénue, sous charme. Comme dans une comédie italienne, elle joue les entremetteuses pour trouver une amoureuse à Marcelo. Peu à peu, nous comprenons que notre mystérieux agent a eu un passé douloureux, un amour perdu, et qu’il cherche à récupérer son jeune fils. Pour, enfin, construire sa vie ailleurs.
Sans rien révéler de cette histoire à tiroirs, émerveillons-nous seulement de la fluidité avec laquelle les révélations nous sont données. Le sens du récit est magnifiquement tenu, porté par une musique brésilienne chaude et enveloppante, qui se transforme vers la fin en une cadence endiablée. Car, plus nous approchons du dénouement, plus la langueur pleine de promesses se resserre en un temps compté, seconde après seconde. L’intrigue se déroule pendant le carnaval, suspendue entre rêve et réalité, dans une sorte de cauchemar étiré. Des touches de fantastique s’invitent par instants, Kleber Mendonça Filho mélangeant les styles avec bonheur et captant, surtout, les sons, les odeurs, les couleurs dans toute leur bigarrure. Chaque personnage, même les plus terrifiants, possèdent un regard, une humanité. Poursuivi sans relâche, Marcelo conserve son flegme et sa détermination. Son destin nous touche, avec simplicité et force. Les dialogues échangés avec son petit garçon, ou avec son beau-père Alexandre (personnage déjà présent dans Portraits fantômes, en 2023), projectionniste, sont émouvants et vrais. L’absence, les fantômes, la mort irriguent le film de leurs belles irisations. Car la pulsion de vie domine, superbe, inaltérable. Les opposants au régime, fugitifs, se retrouvent par moments, sans se livrer tout à fait, qu’ils viennent du Brésil, d’Angola, réunis par le courage et la peur. Métissée, vibrante, cette petite communauté se sait en sursis.
Les couleurs éclatantes, les musiques ensorcelantes, la fuite en avant sans repères donnent au film une tonalité étrange. Les rubans de la mémoire semblent aussi entremêlés que des bobines cinématographiques mal rangées dans les archives. D’archives, il est aussi question, dans ce pays où les gens peuvent disparaître, comme s’ils n’avaient jamais existé. Que voyons-nous ? Des souvenirs, des traces ? Des cauchemars hallucinés ? Des télescopages entre les deux, comme ces images des Dents de la mer fantasmées par le jeune fils de Marcelo, qui ne s’appelle pas Marcelo ? La transmission du passé, le travail d’enquête sont également montrés, par une mise en abyme touchante, qui ajoute au romanesque. Ici, le portrait des fantômes de la dictature est terriblement vivant. Sous nos yeux, le passé affleure, tout à la fois divertissant et déchirant, comme le grand carnaval de Recife.