Le feu est passé, mais ses traces demeurent. En salles le 25 février, Justa raconte la lente reconstruction de ceux qui ont survécu.
Justa, réalisé par Teresa Villaverde, ne montre presque rien de la catastrophe. Le feu reste hors-champ. Il n’y a ni spectaculaire ni reconstitution dramatique : la cinéaste choisit de filmer ce qui vient après. L’après des incendies qui ont ravagé la région de Pedrógão Grande au Portugal en 2017.
Les personnages sont des survivants, et c’est autour de cette condition que se construit le film. Justa a perdu sa mère ; son père Mariano, entièrement brûlé, est devenu un homme méconnaissable, enfermé dans un corps qui porte les traces visibles du drame. Simão, un adolescent, erre entre le cimetière et la forêt, tournant autour des lieux qui lui rappellent la perte d’une proche, comme s’il était incapable d’avancer. Elsa, devenue aveugle dans l’incendie et privée de son mari, vit recluse dans une solitude qu’elle choisit presque comme une protection.
Le feu, bien qu’absent de l’image, est omniprésent. Il habite les cicatrices, les silences, les regards. Il imprègne chaque plan. On comprend progressivement ce que chacun a traversé ; rien n’est exposé frontalement. Cette retenue rend le film d’autant plus touchant.
Tous sont isolés, du monde extérieur, de ceux qui n’ont pas vécu l’événement, mais aussi, parfois, les uns des autres. Pourtant, un lien invisible les unit : celui de l’expérience partagée. Ils se reconnaissent dans leurs silences. À l’inverse, les tentatives de dialogue avec ceux qui n’ont pas traversé le feu semblent presque vouées à l’échec. Certaines douleurs ne se racontent pas ; elles se portent.
Le format 4/3 du film est essentiel. Ce cadre resserré donne l’impression de regarder à travers un appareil photo, comme si chaque plan tentait de fixer ce qu’il reste, des visages, des traces, des fragments de paysage. Il enferme les personnages dans l’image, accentuant leur isolement, tout en créant une proximité presque intime avec leurs corps marqués.
La nature occupe une place centrale. Villaverde filme longuement les paysages brûlés, la verdure, les troncs, la terre encore marquée, comme si, de manière imprévisible, tout pouvait s’embraser à nouveau. Cette tension sourde traverse le film.
Pourtant, la forêt n’est pas seulement symbole de destruction. Elle conserve une beauté fragile. Le vert apparaît dans de multiples plans, à travers une fenêtre, la vitre d’une voiture, l’encadrement d’un mur, comme un rappel obstiné que la vie reprend. Les sons des animaux, le vent dans les feuilles, les pas sur la terre participent à cette sensation : le monde continue, même si certains semblent figés.
Justa, passionnée par les animaux, ne craint pas la nature. Elle l’observe avec fascination. Là où le feu a détruit, elle voit encore de la vie. La forêt devient alors un miroir des survivants : meurtrie, transformée, mais debout.
Le rythme de Justa est lent, à l’image du temps nécessaire à la reconstruction après un traumatisme. Cette lenteur donne au film une dimension profondément réaliste, presque documentaire, loin de toute dramatisation excessive. On comprend au fil du récit ce que chacun a perdu. La douleur n’est jamais spectaculaire ; elle affleure dans les gestes, les regards, les silences partagés.
Le casting, majoritairement composé d’acteur·ice·s non professionnel·le·s, impressionne par sa justesse. Madalena Cunha incarne Justa avec une maturité bouleversante : son enfance semble s’être consumée avec l’incendie. Ricardo Vidal prête à Mariano une présence fragile et digne, habitant un corps transformé qui matérialise la violence du feu. Alexandre Batista donne à Simão une immobilité troublante, comme suspendu dans un présent sans horizon. Betty Faria incarne Elsa avec une force silencieuse, revendiquant son autonomie comme un dernier rempart contre l’effondrement.
Les liens entre eux se tissent dans la retenue. Mariano rend régulièrement visite à Elsa : ils n’ont pas besoin de parler du feu, ils savent. Simão aide Elsa dans son quotidien, se sortant lui-même de sa solitude en accompagnant la sienne. La relation entre Justa et son père touche profondément : malgré les transformations physiques et morales, ils veillent l’un sur l’autre avec une tendresse pudique.
Ils pourraient partir, se reconstruire ailleurs. Pourtant, ils restent. Attachés à ces lieux marqués par le drame, ils contemplent la forêt comme pour apprivoiser l’irréparable.
Teresa Villaverde signe ainsi une œuvre sensorielle et profondément humaine, où le feu, invisible, brûle encore à travers les êtres. Un film sur la solitude, mais surtout sur ces liens invisibles qui permettent, peut-être, de continuer.
Justa de Teresa Villaverde au cinéma le 25 février.
Durée : 1h48.
Couverture : © Epicentre Films