8 ans après son dernier film, Sunset, le réalisateur du Fils de Saul signe son grand retour dans les salles de cinéma avec Orphelin, librement inspiré de son histoire familiale. Un drame dans lequel le cinéaste continue d’explorer les pages sombres de l’Histoire d’Europe centrale, avec maestria. Si la noirceur du film peut être difficile à digérer, László Nemes réussit clairement un tour de force.
Orphelin de père puis orphelin de repères, telle est la double histoire que László Nemes nous narre. Andor, jeune garçon juif de 12 ans, grandit dans une Hongrie qui porte les marques de la guerre et de la Shoah, l’intrigue se déroulant en 1957. Eduqué dans le souvenir de son père mort dans les camps par sa mère, qui tient seule le ménage, Andor se retrouve doublement orphelin quand Berend – interprété par le français Grégory Gadebois -, boucher inquiétant, venu, d’une petite ville en périphérie de Budapest, s’impose dans le quotidien de l’enfant comme une nouvelle figure paternelle.
Orphelin est un film résolument sombre, autant par son esthétisme que par son thème. Alors que Nemes parlait frontalement de la Shoah dans le Fils de Saul, il retrace la suite de l’Histoire hongroise en abordant la transition vers le communisme pour une société qui porte encore les stigmates de la guerre passée, alors que la communauté juive en Hongrie avant la Seconde Guerre mondiale était l’une des plus grandes d’Europe. Que Nemes convoque cette période si spéciale pour l’Europe centrale prend un autre sens quand Orphelin montre, avec une froideur inquiétante, le sort des opposants politiques, confinés à la clandestinité la plus secrète après l’échec de la révolution anti-communiste en 1956, où les chars de Moscou ont écrasé les revendications hongroises. En montrant la communauté juive traumatisée et orpheline à ce tournant social et politique, László Nemes dresse une comparaison entre ce destin communautaire tragique et la trajectoire nationale hongroise, d’une certaine manière elle aussi orpheline.
Nemes replace l’histoire intime d’Andor de manière à ce qu’elle devienne Histoire nationale. C’est un fait d’autant plus sensé et intéressant alors que cette histoire est librement inspirée de celle de son propre père, András Jeles, dramaturge et réalisateur hongrois. Nemes rend alors ici aussi bien un hommage à cette histoire commune meurtrie, qu’à son père qui n’a jamais voulu aborder cette histoire frontalement : alors qu’Andor se découvre fils génétique d’un homme patibulaire, qui a caché et abusé sa mère pendant la Shoah, apparaît le drame de András Jeles : « Je dois ma vie à Auschwitz ».
Ce film s’appuie donc sur un drame personnel de l’entourage du réalisateur, drame qui est sans doute le destin d’autres enfants du pays de Budapest. Une certaine intimité s’installe donc naturellement, dans la manière de faire ce film. Peut-être est-ce pourquoi László Nemes fait le choix de filmer à hauteur de l’épaule d’Andor. En jouant avec l’hors-champ, et en associant notre vision à celle d’un enfant, Nemes pourrait préserver le public en allégeant le poids des choses. Mais le pouvoir suggestif ici ne fait qu’appuyer le tragique, en poussant le spectateur à s’émouvoir du sort de cet enfant qui demeure dans un doute constant : qui est réellement son père ? Les plans inserts et le surcadrage confèrent un côté expressionniste qui renforce cette triste poésie et le public suit l’obsession du protagoniste pour le détail. Plongé dans la pénombre de l’inconnu traumatique, ou bien de l’inquiétante étrangeté, il convient de se raccrocher aux petites choses qui nous rassurent : la photo couleur sépia, abîmée par le temps, le chauffe-eau à qui l’enfant parle comme à son père.
Orphelin est un film qui plonge le spectateur dans l’angoisse innocente du protagoniste, qui, sans avoir vécu l’horreur de la Shoah, en porte les stigmates, et attend désespérément la figure paternelle que le génocide lui a arrachée. Alors, quand l’homme attendu s’avère être différent et surtout présent en raison de cette Histoire, c’est tout bonnement monstrueux. Là est l’une des forces du film : Nemes arrive vraiment à susciter l’empathie de son public pour le protagoniste, en l’associant à son traumatisme – car le doute persiste autant chez lui que chez Andor –, autant qu’à ses échappatoires.
A ce titre, le choix de Grégory Gadebois pour incarner Berend est génial. L’acteur français, ayant appris ses répliques en hongrois pour le film, est bluffant. L’ancien pensionnaire de la Comédie-Française est très certainement la clé de ce film, qu’il porte. Physique inquiétant, impulsivité caractérielle et violent, il dicte sa volonté à celle qu’il veut épouser – des rumeurs circulent comme quoi il aurait tué sa précédente compagne. De là part l’imagination débordante d’Andor, qui imagine les pires scénarii pour désavouer cet homme violent et en éloigner sa mère. Mais, alors que sa simple présence est violente pour Andor, il se montre attentif, et parfois même tendre à son égard : il le considère comme son fils, et veut en faire sa fierté.
Ce paradoxe qui apporte un peu de nuance est dangereux. D’autant plus que la lourdeur du récit enferme les autres personnages, et donc leurs comédiens, dans une exagération précise : ce personnage a cette position dans le récit, et ne peut vraiment évoluer. La mère tente de survivre, et est aussi dure qu’aimante. Andor est une tête brulée, qui vit dans un deuil impossible et, dans un élan un peu freudien, veut protéger sa mère. Alors que Berend, lui, est un homme pleinement violent, mais néanmoins plus complexe car volontaire pour incarner une figure paternelle. C’est parfois dommage, car assez peu d’espace est en vérité accordé aux personnages secondaires, tandis qu’Andor et sa mère ne semblent pas vraiment évoluer. Mais ne serait-ce pas là la marque du traumatisme, dont profite un homme pour mettre la main sur une famille tragique, née du génocide et d’une relation non consentie ?
On peut critiquer une certaine ambiguïté du film à l’égard de la personne de Berend. Mais on peut difficilement accuser le film de romantiser le personnage de Gadebois : si Klára, la mère, se résout à accueillir Berend dans la famille, Nemes montre bien que c’est à contrecœur et pour survivre économiquement, tandis que Andor le perçoit constamment comme une menace. A l’image du film, la scène de fin cultive cette ambivalence – mais laisse au spectateur le libre choix de l’interprétation.
Orphelin de László Nemes, avec Bojtorján Barabás, Andrea Waskovics, Grégory Gadebois, Hongrie, 2h37, 2026. Sortie le 11 mars 2026.
visuel (c) Le Pacte