Dans Cinque secondi, Paolo Virzì signe un drame à la fois rugueux et profondément humain, qui avance à contre-courant des récits balisés. Entre solitude, collisions inattendues et lignes de force bousculées, le film observe ses personnages avec une justesse rare, laissant affleurer la vie là où on ne l’attend plus.
Avec Cinque secondi, Paolo Virzì signe un film qui refuse obstinément de dire où il va, et c’est précisément ce qui le rend si captivant. Le récit s’ouvre sur un homme taciturne, solitaire, retranché dans un paysage délabré de campagne toscane. On sent d’emblée qu’un drame a eu lieu, mais le film choisit la rétention, la lenteur, le trouble. Là où beaucoup de récits livrent rapidement leurs clés, Cinque secondi installe au contraire une attente, une zone d’incertitude qui nourrit la curiosité et l’attention.
Face à ce refuge presque ascétique, un groupe de jeunes s’installe dans la villa en ruines voisine, avec l’idée de faire renaître des vignes abandonnées. Ce contraste est immédiat. D’un côté, un homme qui s’est volontairement soustrait au monde. De l’autre, une communauté mouvante, traversée par une énergie vitale et des idéaux collectifs. Ce que l’on prend d’abord pour des marginaux un peu bohèmes se révèle bien plus complexe, à l’image de leur cheffe, Matilde, jouée par Galatea Bellugi.

Et c’est peu dire que Galatea Bellugi crève l’écran. D’un charisme remarquable, sa Mathilde impose une présence magnétique et tient tête sans jamais vaciller à Valerio Mastandrea, acteur pourtant confirmé et pilier du cinéma italien contemporain. Face à lui, elle occupe pleinement le haut de l’affiche, avec une force et une liberté de jeu qui rendent son personnage profondément inoubliable. Sa Mathilde décide, agit, désoriente, et entraîne le film ailleurs, là où on ne l’attend pas.

Virzì joue constamment avec les attentes du spectateur. On croit comprendre rapidement qui est cet homme et pourquoi il vit ainsi, avant de réaliser que le film ne se laisse jamais enfermer dans une trajectoire prévisible. Adriano, interprété par Valerio Mastandrea, est avocat, en attente de jugement, accusé dans une affaire familiale tragique. Son passé se dévoile par fragments, à travers un procès, des silences, quelques souvenirs, sans jamais céder à l’explication appuyée. Le film préfère les zones grises, les contradictions, la complexité morale.
Ce qui se tisse alors dépasse largement le drame individuel. Cinque secondi parle de responsabilité, de culpabilité, mais aussi de rédemption impossible et de dilemmes auxquels aucune réponse nette n’est apportée. Le titre lui-même renvoie à cette zone infime où tout peut basculer, où une décision ou son absence engage une vie entière. Virzì ne tranche pas. Il laisse le spectateur face à ses propres interrogations.
Le film est aussi, de manière très fine, une réflexion sur le patriarcat, abordée sans lourdeur ni discours frontal. Adriano avance d’abord avec des réflexes profondément ancrés, hérités d’un modèle masculin et familial encore très présent dans la culture italienne. Ces postures sont progressivement bousculées par les personnages féminins, par leurs choix, leurs répliques, leur manière d’habiter le monde. Matilde, en particulier, impose une autre vision de la famille, de la maternité et de la liberté, et mène Adriano là où il ne pensait pas aller. Cette remise en question se fait avec une grande intelligence, beaucoup d’humanité et une drôlerie souvent réjouissante.
À l’autre bout du spectre, Valeria Bruni Tedeschi compose un personnage tout en délicatesse. Sa Giuliana, joyeuse en apparence, soutenante et profondément fragile, apporte une douceur qui contraste avec l’âpreté du film. Elle incarne une forme de présence aimante, jamais démonstrative, qui éclaire les failles d’Adriano sans chercher à les effacer.

Le dernier acteur de cet ensemble de rôles remarquables est le village de Ceri, niché dans la campagne Toscane et qui donne une couleur si singulière au film. Les jeux de clair obscur, le doré des couchers de soleil, la couleur de l’eau sont magnifiés par une photographie remarquable de Luca Bigazzi. Cette carte postale au cœur des vignes et de la nature donne un charme irrésistible à ce film lourd de sens.

Cinque secondi est un film profondément vivant, parfois rugueux, souvent surprenant, peuplé de personnages crédibles précisément parce qu’ils ne sont jamais lisses. Ils portent leurs aspérités, leurs blessures, leurs contradictions, et continuent pourtant d’avancer. Virzì rappelle avec justesse que la vie ne s’arrête pas sous le poids des drames. Elle se recompose, insiste, parfois là où on ne l’attend plus.
Entre moments d’une grande douceur, scènes traversées par un humour discret et instants plus âpres, le film interroge la famille, la parentalité, les liens que l’on choisit autant que ceux que l’on subit, et les sacrifices que l’on est prêt à faire les uns pour les autres. Un film qui accepte ses zones d’ombre, refuse la facilité, et laisse une trace durable. Un film qui, sans aucun doute, mérite le détour.
Cinque Secondi de Paolo Virzi, Sortie le 6 mai 2026. Porté par Galatea Bellugi, Valeria Bruni Tedeschi et Valerio Mastandrea,
Visuels Cinque Secondi © Vision Distribution, Crediti Antonello&Montesi, stefano cristiano montesi