Derrière Vaval, pleurs, cornes et fwèt, le dernier spectacle signé Thomas Lebrun était de passage à Chaillot du 21 au 24 janvier pour mettre en lumière au sein de la capitale les douleurs, la lumière et les cultures des carnavals d’outre-mer.
Par Assia Musitelli Chabane
Derrière Vaval nous offre d’abord un tableau sombre, une scène délimitée par quelques néons bleus, puis blancs, une figure de femme emmitouflée dans de nombreux jupons se dresse devant nous, elle (Gladys Demba) ramasse les larmes laissées sur le passage du carnaval, avec des mouvements lents, rappelant par instants un travail manuel de longue haleine.
Les mots de l’écrivaine Emmelyne Octavie résonnent dans la salle pendant de longues minutes qui révèlent au public l’enjeu de ce spectacle : on parle ici de décolonisation, de la condition du corps noir.
Ce que l’on retiendra de ce spectacle ce sont sûrement les « cornes », la figure du diable rouge. Jean-Hugues Miredin nous offre une performance inoubliable, sensuelle et enivrante. On comprend avec lui que ce qui nous est offert sur scène ce sont les rires, la joie, la colère, le travail, la souffrance, le sexe, l’ivresse et l’amour qui habitent les territoires colonisés.
On est emportés à plusieurs reprises dans une fête, voire une transe, menée par les trois figures qui se retrouvent dans des tableaux intermédiaires enjoués. La danse que nous propose le chorégraphe est libre, prenant tout le corps dans des tressaillements, des gestes répétés, des déambulations rythmées par des percussions.
Enfin ils laissent place au fwèt (Mickaël Top), personnification du fouet, et de toutes ses facettes sémantiques, culturelles et historiques. Une très belle conclusion qui nous ramène après la fête à la vive réalité qui nous est contée tout au long du spectacle.
Thomas Lebrun aurait pu tomber dans une iconographie désuète et « blanche » de la culture créole mais a finalement réussi à amplifier la parole et les corps colonisés sans parler à leur place. Il nous présente avec cette co-écriture une décolonisation incarnée plutôt que didactique, ressentie plutôt qu’intellectualisée.
Visuel : © Frédéric Iovino