S’inspirant des faits réels survenus en 2009 dans un village kurde de Turquie, le réalisateur et historien turc Emin Alper signe un thriller glaçant sur la mécanique de radicalisation qui conduit des hommes et femmes ordinaires à massacrer leurs voisins. À voir absolument !
Comme la plupart des scènes dans ce film sombre et menaçant, celle d’ouverture se déroule la nuit. Dans la haute montagne à l’est de la Turquie, deux hommes du clan des Hazeran disposent des corps des terroristes. Les guerriers, parmi lesquels Mesut (Caner Cindoruk), rentrent de leur mission et rendent hommage au cheikh soufi Ferit (Feyyaz Duman), chef des Hazeran et frère cadet de Mesut. La violence et la méfiance bouillonnent sous la surface de ce village de Haut-Pignan perché sur un sommet surplombant le village de Bas-Pignan dans la vallée. Les deux frères – le guerrier Mesut et le pacifique Ferit – coexistent dans un équilibre fragile qui ne tardera pas à rompre.
À travers une narration habile et efficace, les spectateurs apprennent que les villageois du Haut-Pignan, les Hazeran, sont armés et collaborent avec la police turque dans la lutte contre le terrorisme local. Leur statut de milice auxiliaire et la fuite des Bezari, le clan des propriétaires terriens du Bas-Pignan, ont permis aux Hazeran, jadis de pauvres bergers au service des Bezari, de s’enrichir en s’appropriant les terres de leurs voisins et de consolider leur influence sous la direction éclairée et fédératrice du cheikh Ferit. Les troubles commencent lorsque les premiers Bezari retournent pour réclamer leurs terres. Cheikh Ferit prône une coexistence pacifique, quitte à rendre les terrains, alors que Mesut adopte une posture belliqueuse.

La fracture fraternelle déclenchera une lutte pour le pouvoir qui opposera deux visions d’avenir et révélera la dynamique de « meurtres de masse, massacres, génocides et guerres », comme l’explique Alper à la conférence de presse. Le réalisateur et scénariste s’est inspiré d’un événement au cours duquel 12 membres d’une famille d’un village de la région kurde de Turquie ont fait irruption dans un mariage et ont tué 44 personnes, parmi lesquelles des femmes et des enfants.
Alper dissèque, avec une précision chirurgicale, la mécanique de la violence, nourrie par la jalousie, le ressentiment, les rumeurs et la superstition, qui mène de la fracture entre deux frères et ceux qu’ils entrainent dans leur sillage jusqu’au massacre. Aîné, mais peu instruit, Mesut s’appuie sur des rêves prémonitoires, qu’il interprète comme la parole divine, pour contester l’autorité de Ferit. La manipulation et la méfiance créent un climat d’insécurité qui appelle un homme providentiel fort porteur de solutions radicales.

Alper se sert remarquablement de la superstition concernant les jumeaux pour faire avancer son récit et creuser la fracture. Dans l’une des scènes au début du film, Mesut observe sa femme Gulsum (Ozlen Tas) qui dort à côté de lui. Soudainement, le drap remonte de lui-même et révèle sa jambe, son dos se cabre et elle jouit, visiblement des agissements d’un esprit. Plus tard, ce rêve que fait Mesut, maladivement jaloux, trouvera sens dans une légende dont se rappellera Mesut en apprenant que sa femme est enceinte de jumeaux. « Le deuxième jumeau, » raconte-t-il, « vient du diable qui s’introduit dans le ventre de la femme pour faire la copie de la création divine qu’est le premier. » On comprend qu’il interprète son rêve du début comme la fécondation diabolique de sa femme. La troisième apparition des jumeaux scellera le destin de Mesut et la fin du film de façon poignante et fatale.
Avec Kurtuluş, le réalisateur turc signe un thriller glaçant, excellemment filmé et remarquablement efficace dans une narration qui reste lisible malgré de multiples points de vue. À une exception près, Alper évite également les clichés. Seuls les cheveux roux de la jumelle fatidique sont un rappel un brin trop appuyé de la présence diabolique. Mais les fabuleuses scènes de transe, les passages oniriques qui révèlent la psychologie des personnages et installent une ambiance entre réalité et fantasme, les gros plans sur les émotions qui ravagent les visages des personnages, la lumière toujours impeccablement au service du récit et une bande originale de Christiaan Verbeek qui accompagne le récit haletant avec les sons primitifs des tambours et les chants soufi font de ce film l’un des moments forts de cette 76ème édition de la Berlinale.
Visuels : © Liman Film / Berlinale