Très attendu à Berlin, le film de vampires d’Ulrike Ottinger avec Isabelle Huppert dans le rôle d’Elizabeth Báthory, la célèbre « Comtesse Dracula », ne déçoit pas. À travers une chasse aux vampires loufoque, outrancière et insolente, Ulrike Ottinger et sa co-scénariste, la prix Nobel autrichienne Elfriede Jelinek, signent une sanglante déclaration d’amour-haine à Vienne.
The Blood Countess ouvre sur une scène grandiose qui contient déjà tous les éléments de cette comédie déjantée et irrévérencieuse : la couleur, les costumes, le contraste, le grotesque, le gore et l’hilarant. Vêtue d’une somptueuse robe rouge sang, sa chevelure cuivrée élevée en chignon surplombant un visage impassible, Élisabeth Báthory (Isabelle Huppert) se tient immobile à l’avant d’une barge funéraire qui glisse lentement à travers l’eau turquoise et croise un bateau de touristes. Pendant que le guide s’épanche sur l’histoire de Seegrotte Hinterbrühl, le plus grand lac souterrain d’Europe, la « Comtesse sanglante » ressuscite, comme elle le fait tous les 25 ans depuis sa mort en 1614.
Lors de la conférence de presse, Ulrike Ottinger nous confie, riant de toutes ses dents, qu’après la lecture du scénario, Isabelle Huppert lui a dit : « Mais, Ulrike, tu ne penses pas que je devrais mordre plus de gens dans ce film ? » Son vœu sera exaucé et la « comtesse sanglante » sévira dans une Vienne contemporaine dès les premières séquences du film. On la voit descendre dans la bouche du métro, balayant le sol avec la longue traîne de sa cape bleue, à la recherche de sa première victime. Lorsqu’elle plante ses canines dans le cou d’une jeune fille à la peau d’albâtre dans les toilettes pour femmes, la délectation qui se dessine sur le visage d’Isabelle Huppert déclenche les premiers éclats de rire dans la salle.

« Chaque détail, chaque objet, chaque accessoire dans ce film a une signification et raconte une histoire », précise Ottinger. En effet, l’humour grinçant du film repose sur un ensemble de références culturelles, historiques, géographiques et linguistiques qu’il faut connaître pour en profiter pleinement. Lorsque, rassasiée, la comtesse Báthory range ses carnassières dans un ravissant étui du XVIIème siècle, monte dans sa calèche et demande au cocher de l’amener à Blutgasse 7 (Ruelle du Sang 7) à l’Hôtel Königin von Ungarn (Reine de la Hongrie), c’est d’autant plus drôle que ces lieux existent réellement. Reconnaissant sa maîtresse, la fidèle servante Hermine (Birgit Minichmayr) se jette à ses pieds et roucoule des mots d’adoration du genre « mon ange exterminateur des Habsbourg ».
La mention du nom Báthory pique l’intérêt de Theobastus Bombastus (André Jung) et Nepomuk Nachbiss (Marco Lorenzini), deux éminents vampirologues qui logent à la même enseigne. Le nom du premier fait référence au docteur et alchimiste suisse Paracelse (né Philippus Theophrastus Bombastus Von Hohenheim) et le titre de sa recherche « Les vampires et leur identité à l’époque de la reproductibilité virtuelle » évoque un célèbre essai de Walter Benjamin.
Lorsque la comtesse Báthory et sa dévouée Hermine partent à la recherche dans Vienne d’un livre mystérieux qui a le pouvoir de rendre mortels les vampires, trois binômes se lancent à leur trousse. Les célèbres vampirologues poursuivent un intérêt purement scientifique. Le neveu de la comtesse, le baron Rudi Bubi von Strudl zur Buchtelau (Thomas Schubert), accompagné par son psychanalyste Theobald Tandem (Lars Eidinger), cherche ce même livre pour y verser une larme et en finir ainsi avec le vampirisme. Baron Bubi est un néo-Báthory de Transylvanie et pire encore, un dandy végétarien et vêtu de vert. Pour compléter l’ensemble, les forces de l’ordre en la personne d’un inspecteur en chef Unbelief pas très malin (Karl Markovics) et de son assistant, le dandy Guido Doppler (Felix Oitzinger), s’efforcent d’empêcher le bain de sang annoncé par la présence de la comtesse à Vienne.

Mais avant que la course-poursuite à travers les sites historiques et les bibliothèques de Vienne ne commence, un bal de vampires a lieu. La comtesse y est adulée comme « une femme innocente de toute vertu » et un buffet de cadavres humains est servi sous l’œil attentif de Conchita Wurst en maîtresse de cérémonie, pendant qu’une soprano chante la célébrissime valse de Johann Strauss Wiener Blut (le Sang viennois). La juxtaposition de Conchita Wurst, personnage drag queen qui a remporté le concours de l’Eurovision pour l’Autriche en 2014, et le tube glorifiant l’esprit viennois que Johann Strauss a écrit à l’occasion du mariage entre l’archiduchesse Gisela d’Autriche, la fille de l’empereur François Joseph Ier, et le prince Léopold de Bavière, illustre l’insolence désarmante et la farce assumée du film.
Certes, l’intrigue laisse à désirer et le rythme du récit connaît des lenteurs, sans doute pour laisser aux spectateurs le loisir d’admirer les sublimes costumes dessinés par le designer chilien Jorge Jara Guarda, la photographie du brillant Martin Gschlacht (Ours d’argent de 2024 pour Devil’s Bath) et les lieux cultes de Vienne (le Café Hawelka, le Narrenturm, la bibliothèque nationale). Mais les détails aussi grotesques que comiques compensent largement pour ces faiblesses narratives. Les prostituées qui font un signe de la croix quand la calèche de la comtesse passe. L’horloge coupe-tête. Les virées meurtrières de la comtesse au son de la Marche de Radetzky. Pipi, la chauve-souris qui virevolte devant la caméra. Les cadavres du maréchal Radetzky et du baron Maximilian von Wimpffen qui rejouent les grandes batailles dans leur crypte. Conchita Wurst qui fait danser les policiers au son de Rise like a Phoenix.
Isabelle Huppert, l’icône française dans cette équipe artistique presque 100% autrichienne (seuls les vampirologues sont luxembourgeois et le psy est allemand), joue le jeu avec une ironie suffisante qui lui sied comme un gant. Huppert affiche son aura énigmatique et son statut emblématique aussi bien dans le Valhalla des vampires que dans le Palais de la Berlinale, où elle est arrivée en tenue Balenciaga, affublée d’énormes lunettes noires. The Blood Countess est un film libre, personnel, esthétiquement à mi-chemin entre Almodóvar jeune et Wes Anderson, intellectuellement brillant, très drôle et parfaitement incarné par une équipe d’acteurs qui semble s’éclater à chaque instant.
Visuels : © Amour Fou Vienna, Amour Fou Luxembourg, Heimatfilm, Ulrike Ottinger Filmproduktion / P. Domenigg