Le 29 janvier dernier, l’administration Trump a inauguré une censure nouvelle génération en interdisant des mots. Les agences fédérales américaines ont ainsi reçu un document les priant d’éliminer tous les programmes, politiques et projets faisant la promotion de l’idéologie « wokiste ». Ce document officiel déconseille aussi vivement l’emploi de certains mots liés au genre, à l’environnement ou aux minorités ethniques. Nous avons donc décidé de les mettre à l’honneur. Focus sur les mots « Under-representation / Under-represented » soit « sous-représentation / sous-representé•e ».
L’année dernière, à peu près à cette période, j’étais plongée dans la rédaction de mon mémoire de maîtrise qui allait venir mettre un point à ces deux ans que j’ai passés à étudier le journalisme culturel, à ces deux ans passés en alternance au sein de la radio publique. Au sein de cette antenne, que je fréquente toujours, j’exerce le poste d’attachée de production. Une profession méconnue, chargée dans les grandes lignes de préparer et de programmer les émissions qui raisonnent sur les ondes. Des personnes chargées de tendre le micro en somme.
Mon mémoire devait à la fois être un rapport de mon expérience professionnelle et un travail de recherche, et si je devais le rédiger aujourd’hui en étant hébergée par une université étasunienne, il ne pourrait pas voir le jour. Je ne pourrais pas présenter un mémoire ayant pour sujet : « Donner la parole aux femmes : en quoi la programmation joue-t- elle un rôle clé pour accompagner les mutations d’une époque ? ». Déjà parce qu’il y a le mot « femme », dans l’intitulé, et que ce terme revient 405 fois dans mon écrit. Parce qu’il est question du genre, à raison de 76 occurrences, et de diversité, 26 fois. Parce que je traite de la représentation et de la représentativité, de la diversité et de la diversification, des inégalités de genre. Parce que ce mémoire est un grand bingo des mots bannis par Donald Trump. En les comptant, je pense qu’une centaine de ces 195 mots figure dans mon travail, en sont la source, la matière première.
Si je me suis penchée sur ce sujet c’est parce qu’en mettant la main à la patte de la programmation j’ai constaté une sous-représentation des femmes, à l’antenne, et une représentation inégale des femmes au sein des rédactions et des services. Un constat qui a donné lieu à une étude, et à une prise de conscience de la dimension accablante de cette vérité qui s’étend à tous les domaines.
Partout,
les femmes sont sous-représentées,
les personnes racisées sont sous-représentées,
les personnes en situations de handicap sont sous-représentées,
les personnes appartenant à la communauté LGBTQIA+ sont sous-représentées.
Chacune de ces franges de la population, enfin toustes celleux qui ne s’identifient pas strictement à « homme-cis-blanc-hétéro » sont considéré•es comme une minorité par l’administration Trump, des fourmis contre-nature faisant trop de bruit et qui ne doivent pas avoir voix au chapitre. Des fourmis à silencier. Des fourmis, dont je fais partie, privée de près de 200 mots d’un vocabulaire qui parle de leur condition de fourmis. Le problème, c’est que c’est fourmis, contre qui cette administration met tout en œuvre pour les faire disparaître, sont majoritaires. En cumulé, elles sont bien plus nombreuses que « homme-cis-blanc-hétéro ». On les voit juste moins.
C’est cela que cela veut dire « under-represented » (sous-représenté•e), ça veut dire « tu existes mais on ne te montre pas ». Le problème, c’est que trop souvent, on n’oublie que ce que l’on ne voit pas existe, a existé. Puisque j’ai aussi étudié l’Histoire, je ne peux pas ne pas penser à cette tradition de l’Égypte Antique : une personne ne disparait vraiment qu’à partir du moment où son nom n’est plus prononcé par personne, plus inscrit nulle part, c’est pour cela que les rituels et les édifices y sont si importants. Et je me demande : que vont devenir ces personnes, ces histoires si nous ne pouvons plus les montrer, les dire, les penser ?
Car oui, dans un monde selon Trump, on cache beaucoup de choses pour tenter de les faire disparaître. Des personnes mais aussi des actes, des émotions, des discours, des manières d’être au monde. On invisibilise tout ce qui ne répond pas à une norme carcan fixée par le boys band broligarchique du gouvernement américain. Je ne veux pas prendre part à ce « on », et je sais que je ne suis pas la seule.
Chaque jour, j’échange avec des personnes qui se sentent concernées par l’importance de se poser les questions de la (sous-)représentation, et chaque jour, j’écris et je travaille pour mettre dans la lumière des films, des livres, des expositions, des artistes et leurs projets qui s’inscrivent dans cette quête d’une plus juste représentation de la diversité. Je n’ai qu’une petite lampe de poche, mais aujourd’hui, plus que jamais, je sais que nous sommes toutes une armée de fourmis, prête à se montrer, à tendre des micros, orienter nos lampes de poche qui ensemble seront de vrais projecteurs. Je sais que nous sommes toutes un gang, un autre band, prêt à hurler des mots, ces mots, pour que jamais certaines personnes, certaines histoires ne disparaissent.
Nous sommes prêt•es à les hurler aussi fort que possible, quitte à en réveiller Hatchepsout et à en coller des frissons à celleux qui sont pro-silenciation. Nous sommes déjà-là, dans la rue, sur les ondes, les écrans de cinéma, ceux de vos télévisions, de vos smartphones, de vos ordinateurs. Nous n’attendrons pas un aval pour prendre notre place, faire notre part. Nous allons nous représenter, pour que jamais on ne nous dise « ça n’a pas existé ».