Récompensé à la Mostra de Venise en 2025 (prix Marcello-Mastroianni du meilleur espoir), Silent Friend (Stiller Freund en allemand), de la réalisatrice hongroise Ildikó Enyedi, est un véritable voyage sensoriel et temporel qui nous invite à la (re)découverte du monde fascinant des plantes. Un film qui nous rappelle les limites de notre condition, tout en nous incitant à garder les yeux grand ouverts et une attention profonde envers ce que nous ne connaissons pas.
L’histoire est celle de trois personnages qui évoluent dans le jardin botanique de l’université de Marburg, en Allemagne, à des époques différentes.
Grete, incarnée par Luna Wedler, est la première étudiante à intégrer l’université de botanique en 1908. Passionnée par les plantes, elle fait face au machisme et à la défiance de ses camarades de classe, et de manière générale à l’hostilité de la société toute entière.
Hannes, incarné par Enzo Brumm, est un jeune étudiant rêveur et discret des années 1970. Dans le contexte des années post-Mai 68, où l’anti-conformisme est devenue une norme dans les milieux étudiants, lui aussi fait face à un certain décalage avec ses camarades de classe très contestataires. C’est son amour pour Gundula (Marlene Burow), une étudiante, qui l’amène à s’intéresser à son tour aux plantes et à leurs perceptions.
Tony, incarné par Tony Leung Chiu-wai, est un professeur chinois spécialisé en neurologie et venu en Allemagne pour donner des cours et faire des recherches. Mais la pandémie de COVID de 2020 affecte ses projets, et le professeur se retrouve seul sur le campus, ce qui lui donne ainsi l’occasion de s’intéresser de plus près aux plantes, et de mener ses expériences.
Au fil du film, les histoires s’entrecroisent les unes aux autres avec fluidité, avec pour seul lien entre eux un ami, un arbre : le magnifique Ginkgo Biloba du jardin de l’université.

© Feuilles de Gingko Biloba
Outre le Ginkgo, fil conducteur des générations d’étudiant.es qui se succèdent, les plantes sont au premier plan de la plupart des images. Témoins silencieuses de nos vies humaines et de la précarité de nos existences, elles sont partout autour de nous sans que nous y prêtions attention.
Replacer le focus de la caméra sur elles est alors un moyen de déplacer le regard des spectateur.ices vers des êtres qui servent habituellement de décor et de toiles de fond dans les films. Ici, elles se font tantôt conteuses, tantôt protagonistes.
Le film traduit par ailleurs une véritable fascination pour les plantes. À travers des plans macroscopiques sublimes et un assemblage de sons incroyable, la réalisatrice nous fait parvenir tout le mystère dont elles sont auréolées.
Véritable expérience synesthésique, l’équipe du film a fait un travail très fin sur les perceptions sensorielles des spectateur.ices. Sans prétendre expliquer comment les plantes perçoivent le monde, ce qui est techniquement impossible, le film nous fait prendre conscience de l’ampleur des choses qui sont invisibles pour l’humain, des réalités parallèles qui nous côtoient sans que nous les comprenions.
Beautés extra-terriennes et puissances en croissance apparaissent alors à l’écran comme une invitation à la fascination.
Les différents personnages se prennent tous d’intérêt pour la botanique et pour les modes de perception des plantes. À travers les moyens techniques des époques concernées, les protagonistes partent à la recherche de signaux, d’un langage possible pour rendre intelligible le fonctionnement des plantes.
Bien que le film repose en grande partie sur des bases scientifiques bien réelles, la réalisatrice s’est tout de même permis quelques fantaisies. Les personnages, pareillement confrontés aux limites de la science, font eux aussi preuve d’imagination pour tenter une connexion particulière avec les plantes. Les expériences scientifiques se muent parfois en expériences sensorielles ou mystiques pour essayer de comprendre ce monde qui nous est inaccessible.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le film porte une attention particulière aux silences et au langage non-verbal. Car la vérité se situe bien au-delà des mots et des perceptions.
Pour nous faire ressentir le passage du temps, la réalisatrice Ildikó Enyedi a habilement choisi d’incarner chaque époque à travers une esthétique différente : les images datant de l’époque de Grete sont en noir et blanc, texture 35 millimètres ; les années 1970 se traduisent par une coloration saturée aux contours doux, filmées avec une pellicule de 16 millimètres ; et le XXIe siècle est représenté par l’utilisation du numérique et une netteté toute moderne.
Le temps se fait également ressentir à travers le rythme ralenti du film (147 minutes quand même !), qui s’arrête sur des images, des regards ou des sons pour laisser le temps aux spectateur.ices de s’immerger dans l’œuvre.
Silent Friend est indéniablement un objet cinématographique original et surprenant, tant par son fond que par sa forme. Film sur l’humilité de nos expériences et de notre connaissance de l’autre, toujours partielle, il résonne comme une incitation à la curiosité et à l’attention aux êtres humains et non-humains qui nous entourent.
Dans la lignée de l’Autobiographie d’un poulpe de la philosophe Vinciane Despret, Silent Friend déplace le récit autant que les regards.
En salle le 1er avril 2026.
Visuel principal : © Affiche du film