Du 12 au 28 mars 2026 se tiendra la cinquième édition du festival de danse Conversations, organisé par le Centre national de danse contemporaine d’Angers. A cette occasion, Cult News est (re)parti à la rencontre de Marion Colléter, directrice déléguée et programmatrice du festival.
« Espace vivant où le mouvement capte les échos du monde, Conversations poursuit son geste : ouvrir des espaces de dialogue là où les frontières s’estompent. Rencontre entre danse et musique, entre générations d’artistes, entre héritages et écritures émergentes, entre territoires connus et à découvrir. Pour cette nouvelle édition, le festival rassemble des œuvres qui font de la scène un lieu d’écoute active, de friction féconde et de partage sensible. Il affirme une attention particulière aux écritures qui déplacent les cadres : pièces où la musique devient partenaire de jeu, performances aux frontières des arts visuels, du théâtre ou du rituel, propositions qui interrogent les notions d’identité, de mémoire, de transmission ou de communauté » – Extrait de la plaquette du festival.
Rencontre avec Marion Colléter, directrice déléguée et programmatrice au Cndc. Interview réalisé par Marc Lawton.
CULT NEWS : Quelle est la situation du festival cette année, après une édition 2025 qui avait pâti de la suppression du soutien de la Région Pays de la Loire ?
MARION COLLÉTER : Ce sera une édition plus sereine, car contrairement à l’année dernière où nous avions été pris au dépourvu par le désengagement de la Région des Pays de la Loire, nous avons pu anticiper cette édition avec ce nouveau contexte. D’autre part, nous avons travaillé avec les autres partenaires publics (Ville d’Angers, DRAC et Département) à consolider leurs accompagnements sur le festival. Nous avons également renforcé nos collaborations avec notre voisin Le Quai-CDN (Centre Dramatique National) et un autre partenaire fidèle, le Théâtre de l’Hôtel de Ville de St Barthélémy d’Anjou (scène conventionnée d’intérêt national Art, enfance, jeunesse dans la banlieue d’Angers). Même si la prudence reste de mise, nous avons pu maintenir une manifestation d’ampleur se déroulant sur quinze jours.
CN : Quatre parcours sont à nouveau proposés cette année au public. Pouvez-vous nous en parler ?
MC : Cette proposition fonctionne bien et a participé au développement de ce que j’appelle un « comportement festivalier », les spectateurs et spectatrices viennent se confronter à plusieurs écritures et aiment en discuter. Cela se voit notamment dans l’augmentation du nombre de Pass Conversations (dès 3 spectacles achetés). Les dénominations de ces parcours sont « Fiction et réalité », « Corps, batterie et percussions », « Abstraction et minimalisme » et « Au-delà de l’Occident ».
Elles n’ont pas été prédéterminées, mais sont le résultat de la programmation de cette édition et donc des préoccupations des artistes qu’ils/elles souhaitent partager sur scène. En construisant la programmation, je fais aussi confiance à mon intuition quant à ce qui peut « converser ensemble », car la plupart des spectacles présentés dans Conversations ne sont pas encore créés quand je fixe la programmation. Ces thématiques renvoient autant à des sujets de société qu’au croisement entre les arts ou qu’à une esthétique particulière comme le minimalisme. La formalisation de ces parcours permet de mettre en valeur ce qui colore la programmation de cette édition, et révèle davantage qu’une programmation faite principalement de créations. Celle-ci reflète la sensibilité des artistes et leurs réactions à ce qui les entoure à un moment donné.
CN : Justement, y aura-t-il des créations ?
MC : Sur les dix-neuf propositions, il y aura sept coproductions auxquelles il faut ajouter deux productions Cndc : Les vagues le 24 mars (la pièce n’avait pas pu être présentée à Angers à cause de la crise sanitaire) et Organon les 13, 14 et 17 mars, deux pièces signées Noé Soulier.
Trois propositions feront leur première au festival : Machine à spectacle de Solène Wachter les 12 et 13 mars, STRIP par la compagnie Les idoles (Lyon) le 25 et Ongoing d’Ola Maciejewska le 27. Elles font suite à des résidences de ces équipes au Cndc.
Léa Vinette, une de nos deux artistes associées, présentera les 17 et 18 mars Éclats, déjà montrée au festival Trajectoires à Nantes en janvier, et on verra aussi Calixto Neto dans une pièce singulière, Bruits marrons, le 21 mars. Nous ne demandons pas d’exclusivité pour présenter la première d’un spectacle : une création coproduite ne doit évidemment pas à tout prix être créée chez nous, chaque compagnie décide de ce qui est le mieux pour elle et le projet. Cette façon de faire bienveillante avec un vrai dialogue a été mis en œuvre dès notre arrivée en 2020 et la précarité actuelle qui touche le fonctionnement des compagnies chorégraphiques nous encourage tous à le renforcer en proposant des conditions d’accueil les plus agréables et confortables possibles.
CN : Quelques coups de cœur pour chacun de ces parcours ?
MC : Ah, question difficile ! Pour « Abstraction et minimalisme », c’est le programme Lucinda Childs et Dance On Ensemble le 12 mars (soirée d’ouverture). Cette grande artiste de la postmodern dance n’est paradoxalement jamais venue à Angers, malgré les liens qui lient le Cndc à New York. En plus de la création STEIN seront données trois pièces des années 1970 et Childs, âgée aujourd’hui de 85 ans, dansera elle-même. Au RU (repaire urbain, à côté du musée des Beaux-Arts), trois films des années 1970 seront projetés en continu, une conférence de Lou Forster se tiendra le 14 mars et, au théâtre Le Quai (où se déroule l’essentiel des spectacles), une rencontre entre la chorégraphe et Noé Soulier aura lieu en fin de soirée le 12 mars, après le spectacle.
Au RU, en parallèle des vidéos autour de Lucinda Childs, Aurélien Dougé, artiste angevin danseur et plasticien dont le travail s’inscrit dans ce mouvement minimaliste, y sera aussi programmé et permettra de voir si la filiation à l’école de la Judson est d’actualité. Deux installations et une vidéo seront présentées en continu.
Organon est aussi une proposition qui m’est chère, car, déjà donnée à Bruxelles et à Paris, elle associe Noé Soulier et un artiste plasticien sonore, Tarek Atoui. C’est une performance hybride entre corps, espace et installation sonore. Les étudiant·es de l’école supérieure du Cndc s’y produiront, prenant le relais de la compagnie qui avait créé la pièce l’an dernier. Le protocole de la pièce, tout en réclamant une grande précision, leur permettra, dans une très grande proximité avec le public, d’improviser et de jouer avec ces étonnants instruments créés par Tarek Atoui.
CN : Et pour le parcours « Fiction et réalité » ?
MC : Solène Wachter avec sa Machine à spectacle va, je pense, particulièrement nous séduire. Programmée il y a deux ans en solo, elle nous revient avec une pièce de groupe spectaculaire, rendant visible par le corps ce qui est généralement caché en coulisse. Entre écriture « pop » et exigence de la danse, c’est une nouvelle génération d’artistes qui sait jouer sur plusieurs tableaux. Elle y explorera la figure de la cascade et le film Cascadeuses, réalisé par Elena Avdja et première inspiration pour cette nouvelle création, sera projeté au cinéma Les 400 coups en amont du festival, le 9 mars.
CN : Qu’en est-il de « Corps, batterie et percussions » ?
MC : Je retiendrai Éclats, déjà mentionnée. Léa Vinette a passé un cap et sait à présent transmettre une écriture personnelle liée à sa propre corporalité. La construction de son trio est inattendue, le choix de musiques audacieux et la relation entre les trois interprètes et le public troublante.
CN : Et enfin, le quatrième parcours, « Au-delà de l’Occident » ?
MC : Les deux pièces Bruits marrons et Shiraz, respectivement de Calixto Neto et Armin Hokmi, tous deux programmés le 21 mars, parlent de mémoire et d’identité. Leurs pièces deviennent un espace de réparation et de communion. Dans Bruits marrons, les interprètes évoquent ce qui a été imposé à leurs ascendants et s’en libèrent par le collectif. Shiraz invoque un festival d’avant-garde qui se tenait en Iran dans les années 1970, bien lointain aujourd’hui. Par un simple geste de la main, par une répétition hypnotique et des sons orientaux, la mémoire de cet événement revient. Par sa démarche innovante, le défi de faire revivre cette époque est réussi.
CN : Des ateliers de pratique seront-ils proposés ?
MC : Oui et nous les avons doublé, car nous avons vu qu’ils fonctionnent vraiment bien auprès des danseuses et danseurs amateurs. Ils permettent d’accéder à l’univers de l’artiste plus naturellement. Ce sera le cas avec Ola Maciejewska et son « Serpentine Dance Club » pendant trois jours autour de son travail sur la Danse serpentine de Loïe Fuller, créée en 1892. En écho à What we talk about when we talk about skateboarding, pièce du danseur et circassien Benoît Canteteau présentée les 20 et 21 mars dans le Forum du Quai, une association angevine animera une démonstration et une initiation au skate.
Il faut aussi signaler une installation sonore, le Gyrophone, de la compagnie angevine Atelier de Papier tout au long du festival dans le forum, et un concert de Loups de Virginie, proposée par la batteuse lyonnaise Coline Grosjean le 25 mars.
CN : Quelle la place de l’histoire de la danse dans le festival ?
MC : Principalement à travers la présence de Lucinda Childs, personnalité essentielle de la danse post-moderne américaine (une exposition lui est consacrée au FRAC de Rennes jusqu’au 24 mai) et autour de la figure de la pionnière de la danse libre Loïe Fuller, convoquée par Ola Maciejewska.
CN : Quelles perspectives pour les futures éditions de Conversations ?
MC : L’édition 2027 sera dans la continuité des précédentes, mais l’année 2028 sera particulière, car nous célébrerons l’anniversaire des 50 ans du Cndc. La saison 2027-28 aura donc une autre couleur et reflétera cette date historique à travers plusieurs moments.
Visuel : Machine à spectacle © César Vayssié