Le Béjart Ballet Lausanne, dirigé par Julien Favreau, danseur emblématique de Maurice Béjart, continue de faire vivre l’héritage du chorégraphe. Fidèle à la compagnie et au répertoire, tout en révélant des œuvres méconnues et en invitant des créations contemporaines, la compagnie offre une plongée unique dans l’univers de Béjart. À Paris, elle présentera Béjart et nous, L’Oiseau de Feu et Boléro, à la Seine Musicale du 11 au 15 mars 2026.
J’ai eu la chance, dès le départ, de me trouver au bon endroit et au bon moment. Cela correspondait pleinement à ce que je souhaitais faire et à l’artiste que j’étais, et que je suis encore aujourd’hui. J’ai passé douze ou treize années à travailler avec Maurice Béjart. Lorsqu’il nous a quittés, je me suis effectivement demandé s’il fallait que je parte ou que je m’oriente vers autre chose. La réflexion a été rapide : j’ai décidé de rester. C’est ma façon de lui rendre hommage, mais c’est aussi la volonté de continuer à danser ses ballets pour les fidèles et les habitués, et surtout de faire découvrir son œuvre à une nouvelle génération. Beaucoup de personnes découvrent Béjart seulement maintenant, et il est essentiel qu’elles le fassent à travers des interprètes et des collaborateurs ayant directement travaillé avec lui. J’ai été danseur pendant trente ans, presque exclusivement dans le répertoire de Béjart, et en février 2024, on m’a proposé la direction artistique, que j’ai acceptée. Je n’ai pas accepté pour moi, mais pour la compagnie, pour Maurice, pour les quarante danseurs et danseuses, afin que son œuvre continue de vivre et de se transmettre. Cela fait désormais partie de moi, profondément, car si je suis français de naissance, j’ai passé plus de temps en Suisse avec Béjart qu’en France avec mes parents.
Oui, bien sûr. Le conseil de la Fondation surveille que nous sommes fidèles à notre mission : remonter et présenter les œuvres du catalogue Maurice Béjart. Après, libre à nous de choisir lesquelles montrer ou redécouvrir. Il y a, parmis ces oeuvres, quelques pépites qui peu ou mal connues. Et ça, c’est à moi d’aller les chercher et de les présenter au bon moment au bon endroit.
Pour la première partie du programme qui sera présenté à la Seine Musicale et lors de la tournée des Zéniths en France, je m’inspire des soirées que Maurice Béjart appelait « L’art du pas de deux ». Je prends un ensemble de musiques de Mozart, ensuite j’enchaine avec un pas de deux sur de la musique traditionnelle venue du Tchad, et puis un pas de deux avec des garçons sur des tangos argentins, et puis de nouveau un ensemble sur une valse viennoise… En fait, j’ai choisi des extraits de différents ballets pour constituer une sorte de puzzle, qui est en fait un voyage à travers l’univers chorégraphique de Maurice Béjart. C’est aussi une manière d’aller à sa rencontre, d’en savoir plus sur ses voyages, ses amitiés. Et cela va de Mozart à la musique traditionnelle africaine, en passant par Pierre Henri et Wagner. J’ai le désir de faire découvrir son œuvre, plutôt que de présenter une œuvre entière qui pourrait paraître un peu chargée, parfois même un peu datée. J’ai préféré choisir des extraits sous forme de gala. En plus cela me permet aussi de faire danser toute la compagnie et de faire découvrir les nouveaux interprètes d’aujourd’hui, au travers de différentes chorégraphies de Maurice Béjart. Puis après en deuxième partie, j’ai proposé deux œuvres majeures, entières et totales de son répertoire, que sont « L’Oiseau de feu » et « Le Boléro ».
Non ! Et c’est aussi pour ça que j’ai été nommé à la direction du Ballet. Je n’avais aucune ambition de création moi-même. Je ne suis simplement pas chorégraphe. Par contre, dans mon projet et dans ma vision, j’ai à cœur d’inviter des chorégraphes qui vont venir faire des créations au Béjart Ballet. C’est à travers ce dialogue que la modernité continue d’entrer dans son répertoire. Comme ça, les 40 danseur·euse·s sont aussi nourri·e·s artistiquement avec de la création, alors même que je laisse carte blanche au créateur ou la créatrice pour le choix des interprètes. S’il ou elle veut utiliser les 40 danseur·euse·s, tant mieux, mais s’il y a un solo pour une fille ou un garçon qui fait partie du corps de ballet et qui n’avait pas encore de rôle de soliste, c’est tant mieux aussi ! je ne m’occupe de distribution que quand il s’agit du répertoire Béjart.
C’est une continuité, mais le challenge est totalement différent. Quand j’étais danseur, je devais gérer moi-même mon corps, ma récupération, mes blessures, mes douleurs et ma charge de travail. Aujourd’hui, je dois gérer quarante danseurs et danseuses, chacun et chacune avec sa personnalité. C’est un aspect auquel je n’avais jamais été confronté.
Pour moi, la compagnie reste une famille qui continue d’avancer. À ma nomination à la direction artistique, aucun danseur ni danseuse n’a quitté la troupe, ce qui a été pour moi une belle preuve de fidélité et de confiance. Mon rôle de directeur implique désormais de nouvelles responsabilités, tant administratives qu’artistiques. Je m’appuie sur une équipe de quatre personnes, dont Elisabet Ros, mon assistante, un maître de ballet et deux répétiteurs, tous ayant travaillé directement avec Maurice Béjart. Chacun de nous apporte sa propre approche pour transmettre les chorégraphies à cette nouvelle génération de danseurs, dont la plupart n’ont pas connu Maurice Béjart.
Sur ça on ne peut pas en vouloir à Maurice, mais c’est vrai que Maurice, il adaptait ses chorégraphies en fonction des interprètes des danseur·euse·s qu’il avait devant lui. Si on regarde la vidéo de L’Oiseau de feu dansé par Michael Denard, et la vidéo de L’Oiseau de feu dansé par Jorge Donn. Ce sont deux interprétations différentes, avec une énergie, une gestuelle qui est vraiment propre à chacun. Donc moi, maintenant, en tant que directeur artistique, je dois, en fonction de à qui je vais donner le rôle, je dis : ça tu le fais un peu plutôt comme Denard, mais ça par contre regarde comment Donn le fait. Et puis moi, l’idée, c’est toujours de mettre en valeur le danseur, mais que le danseur mette en valeur la chorégraphie. Il faut qu’il y ait une espèce de symbiose, un équilibre. Ça c’est un peu moi qui suis chef d’orchestre, qui dirige un peu tout ça.
Je monte sur scène de temps en temps, mais c’est plus dans des rôles d’acteur que de danseur. En fait, j’ai dû me retirer de la scène, parce qu’il était temps pour moi. Je commençais à être cassé physiquement et ce nouveau rôle de directeur artistique me demande beaucoup de temps et d’énergie. Je n’ai plus trop le temps de m’entrainer pour danser. Et puis j’ai dansé pendant 30 ans, maintenant le but c’est de laisser la place à une nouvelle génération de danseur·euse·s, de les former, de leur transmettre justement tout ce qu’on a vu, entendu et reçu de Maurice. C’est à eux et elles, maintenant, de vivre la scène.
C’est aussi à nous de les éduquer par rapport à ça. Quand je suis arrivé je ne connaissais pas tout de Brel et Barbara. Mais Béjart avait une relation particulière avec ces gens-là. Grâce à lui, j’ai découvert la musique de Boulez. Et au travers de ses chorégraphies, il y a eu tout un apprentissage et une recherche. Et maintenant, je fais la même chose avec les danseur·euse·s. Maurice me disait : « Ah, mais tu dois lire ce livre, tu dois écouter cette musique, tu dois aller voir cette exposition ». Maintenant, je fais pareil. Je ne suis pas chorégraphe, je ne suis pas créateur, mais dans ce travail de transmission je réutilise les arguments, les mots, les références que Maurice a utilisés avec nous. Maintenant, je leur transmets.
Oui, il y a eu Le Boléro, qui est d’ailleurs arrivé assez tardivement. Mais tous les rôles que j’ai interprétés avant ont mené à cela. en fait, parce que j’ai fait Roméo, j’ai fait Zarastro, j’ai fait Freddie, j’ai fait Les Nuits du Sacre, le Phoenix de L’Oiseau, donc des rôles qui ont chacun une couleur différente. Et puis finalement, on pourrait dire que la couleur suprême, le Graal, c’est tous ces rôles mis un peu ensemble, mélangés… Mon plus beau rôle, c’est finalement d’avoir été un danseur de Béjart, avec cette multitude de rôles, aux couleurs différentes, aux saveurs différentes.
70 représentations par année, dont une dizaine à Lausanne. Le reste se passe à l’international. Cette année on a commencé à Athènes, ensuite on était à Zurich et Genève et puis début 2026 on va en Autriche, à Istanbul, on a la tournée française, donc les Seine Musicale, et la tournée des Zénith qui dure au total 4 semaines. Puis, après on part en Corée, on fait le festival de Grenade, on va en Italie. C’est intense, mais on est une compagnie qui est une touring compagnie.
Oui, bien sûr. Au mois de juin dernier à Lausanne, j’ai présenté une soirée que j’ai intitulée « Béjart, trois regards », où j’ai mis Mallarmé sur la musique de Boulez. Ça c’est une pièce peu connue ou mal connue, qui n’a pas été présentée depuis 20 ans, je crois. J’ai remis aussi « Serait-ce la Mort », qui n’a pas été présenté depuis 15 ans, et le « Dionysos », qui n’a pas été présenté depuis 10 ans. Donc Dionysos est une œuvre assez populaire, l’œuvre la plus connue de la soirée du triptyque, mais les deux autres, certain·e·s les découvraient pour la première fois. J’aime bien faire ça, parce que je trouve que ces œuvres, créées dans les années 70, mais interprétées par des danseur·euse·s d’aujourd’hui, c’est fabuleux, en fait. Ils et elles ont envie de les danser, le public a envie de les voir danser par cette génération de danseur·euse·s, donc on est dans la mouvance actuelle, je trouve.
Oui, oui, bien sûr. Et il y a aussi une génération qui me dit : « Ah mais on t’a vu danser sur scène, et maintenant que tu es directeur artistique, on veut travailler avec toi. » J’ai fait des auditions, j’ai reçu 600 candidatures, et j’ai pris 5 nouveaux danseur·euse·s de 20-25 ans.
« Béjart et nous » (c) Gregory Batardon