Tous les fans qui n’avaient pu voir la chanteuse-compositrice ni en novembre 2023 à la Cigale, ni au festival Lollapalooza en juillet 2025, se pressaient sous la pluie ce dimanche pour entrer dans la salle. Disons-le d’emblée : nul ne fut déçu, tant la prestation de l’artiste a frôlé la perfection. Suivez le guide !
Depuis l’âge d’or de la pop britannique, le Royaume-Uni nous a offert des voix dont le talent égalait la puissance : Dusty Springfield, Shirley Bassey, Amy Winehouse et, plus récemment, Adele ont enchanté nos oreilles. Raye mérite sans réserve de rejoindre cette liste prestigieuse. Pour ce premier Accor Arena, Raye nous a livré un show digne de ses aînées et nous étions tous intimement convaincus que ce n’était pas la dernière fois que nous le reverrions sur cette scène!
Tant il y a à dire sur ce concert, nous allons tenter d’être concis et efficace sur sa biographie. À seulement 17 ans, Raye signe en 2014 chez Polydor un contrat d’exclusivité portant sur quatre albums, les rêves de la jeune artiste seront vite déchus. Pendant 7 ans, son talent est mis à profit surtout pour les autres (notamment Beyoncé, John Legend, Little Mix, Charli XCX, Mabel, Ellie Goulding) tandis que ses propres projets restent bloqués. En 2021, elle parvient à se libérer de ses obligations contractuelles et peut enfin créer en tant qu’artiste indépendante.
My 21st Century Blues paraît sous son propre contrôle, via Human Re Sources, le 3 février 2023. Aux Brit Awards 2024, la chanteuse entre dans l’histoire en raflant pour son premier album, six récompenses en une seule soirée, dont celle du meilleur album britannique. La même année, elle surprend tout le monde et réorchestre son album en version symphonique pour un enregistrement anthologique le 26 septembre au Royal Albert Hall, sous la direction du chef Tom Richards. L’album live, My 21st Century Symphony (Live at the Royal Albert Hall) est sans hésitation un des meilleurs live parus ces dernières années.
Saut dans le futur trois ans plus tard à l’Accor Arena : la légende de la femme forte et libre est née, celle-là même qui fait rugir quatre fois « Never give up ! » (« ne renonce jamais ! ») à près de 20 000 personnes en transe.
Après deux premières parties sympathiques de 30 minutes chacune, qui ont offert à ses deux sœurs un tremplin bienvenu, la scène se drape d’un rideau rouge digne des grandes scènes de Broadway. Un nuage gris descend des cintres, référence à la pochette du second album tant attendu, et elle se faufile entre les rideaux, sous les hurlements de la foule, pour interpréter « I Will Overcome », justement tiré de cet opus à venir, rejointe par la section de cordes. Malgré la nouveauté, le public exulte. Puis tout le monde s’éclipse, le rideau rouge s’ouvre et un orchestre de vingt musiciens surgit pour déclencher un « Where Is My Husband! » endiablé digne de Motown, où la voix de Raye explose littéralement. Ouvrir son show sur son plus grand succès mondial est un pari audacieux. Le résultat : une ovation de plusieurs minutes, sous laquelle l’émotion de l’artiste, clairement sincère, remonte à la surface.
Et lorsqu’elle nous déclare sa flamme pour Paris, comme d’autres avant elle, on la croit, elle. On découvre au passage un trait commun avec son aînée Adele : une passion pour le dialogue avec le public. Loin de casser l’ambiance, cela l’alimente.
On ne peut pas s’empêcher de vous raconter l’anecdote de “Naomie”, une fan dans la fosse qu’elle reconnaît et avec qui elle entame une conversation de 3 minutes : “On s’était vues au Trianon et vous aviez fini en larmes et on avait pris une photo, votre nom est Naomie, non ?” Une connexion incroyable !
Elle enchaîne avec « The Thrill Is Gone », mélange de rap et de R&B qui raconte la fin d’une passion :
« Quelque chose meurt dans ses yeux quand ils croisent les miens L’excitation n’est plus là, l’excitation n’est plus là, l’excitation n’est plus là »
On retrouve ici le fil conducteur de ses compositions : celui de la femme qui reprend les rênes de son destin.
Arrêtons-nous un instant sur le sublime orchestre présent sur scène : une section de cuivres, une section de cordes, une section rythmique et deux choristes. Il accompagne Raye de façon magistrale, au niveau des plus grands big bands de jazz, sans se laisser déstabiliser par ses incursions dans la pop, le rap ou le R&B. Et c’est là une des grandes forces de l’artiste, elle se balade d’un répertoire à l’autre avec un flegme exceptionnel.
Elle le confirme par exemple en interprétant « Suzanne », née de sa collaboration avec Mark Ronson, grand prêtre du Brit R&B et co-auteur du titre, mais surtout avec « Genesis, pt.ii ». Le morceau original de sept minutes traverse le R&B, le jazz, le classique et le blues en un souffle.
Elle y aborde tous les sujets qui l’obsèdent : l’addiction aux réseaux sociaux, la tyrannie de l’apparence, la dépression, jusqu’à sa relation au divin. Elle démontre ainsi que son talent d’autrice compte autant que son sens du groove.
« Je pense qu’il y a beaucoup de gens qui font face à des choses dans l’obscurité et beaucoup d’entre nous traversent des choses. Et vous savez, que vous soyez jeune ou vieux, ou quelle que soit votre race, vous savez que nous nous battons tous ou luttons contre quelque chose. » explique-t-elle.
Puis l’orchestre quitte la scène, pour laisser place à un bijou cinématographique. Raye nous conte l’histoire de cette femme égarée qu’une porte entrouverte conduira à pénétrer dans un club de jazz parisien. Et là, la magie du spectacle opère, les lumières se rallument pour dévoiler un ensemble de tables rondes aux lampes tamisées. Le band revient et se resserre autour d’elle pour entonner « Fly Me to the Moon » de Bart Howard (1954), dont elle a signé la reprise pour le film éponyme de Greg Berlanti avec Scarlett Johansson. Délicieux !
« Worth It », au rythme irrésistible, permet d’apprécier à leur juste valeur ses deux choristes et prolonge cette atmosphère très années 50 qu’elle semble tant chérir.
Arrive le moment le plus poignant du concert. RAYE s’installe au piano, accompagnée d’un seul violon, et interprète « Ice Cream Man ». La voix tremblante, elle porte ce message nécessaire en dénonçant les violences sexuelles qu’elle et d’autres ont subies :
« Mec, j’ai été brisée un moment, je l’ai traversé non C’est encore plus dur d’être courageuse seule J’étais une fille, maintenant j’ai grandi, je suis une femme Une femme putain de courageuse” … et la fete !
La dernière partie du concert est, bien entendu, à la hauteur des deux précédentes. Elle s’offre même le luxe de transformer l’Accor Arena en festival electro en remplaçant le Y du néon de son nom par un V, que la “RAVE” commence! Dans un moment de liesse et de joie collective, le public danse au rythme de “ You don’t know me” et “Prada”.
On l’attendait et nous avons été récompensés : les notes de «Oscar Winning Tears » résonnent, Raye accueille sur scène Tom Richards ( oui, le chef d’orchestre du Royal Albert Hall ) et chante à la perfection le morceau et surtout “ sa note impossible”.
On se régale ensuite de deux nouveaux titres « Click Clack Symphony »et « Joy », pour lequel ses deux sœurs la rejoignent pour l’occasion.
Le rappel est une apothéose absolue : « Escapism » repris en chœur par toute la salle, au bord de l’implosion.
Ce concert s’inscrit d’ores et déjà dans les annales de l’Accor Arena. Raye nous a offert une prestation digne des plus grandes, avec une aisance qui confond. On a rarement assisté à un concert aussi intense et riche en émotions.
Qu’elle se révèle artiste aussi accomplie avant même la sortie de son second album : voilà qui tient de l’exceptionnel.
Le lien qu’elle tisse avec son public, allié aux messages qu’elle fait passer avec tact et intelligence, confère à sa prestation une dimension rarement atteinte.
Peut-on déceler un point négatif, malgré tout ? Non.
Raye a le talent de son ambition.
Nous attendrons avec impatience la sortie de son nouvel album, ainsi que son retour dans cette capitale qu’elle chérit tant.
Crédit Photos : (c)NickoGuihal
Remerciements : Rachel Moreau
Coté albums: