Du 22 au 31 janvier, Sylvain Creuzevault met en scène Pylade, étude pasolinienne au théâtre de la Commune à Aubervilliers, avec les étudiants du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique. Retour sur la pièce.
Un dimanche, à Aubervilliers, 17h45. Le théâtre de la Commune ouvre grand ses portes. Les quelques badauds, étonnés d’entendre cris, hurlements et déclamations, jettent un coup d’œil discret, légèrement interloqué, vers l’intérieur de la salle. L’ouverture laisse entr’apercevoir un groupe de révolutionnaires hagards et sales, sortis tout droit du siècle dernier, encombrés de ballots et de l’étendard rouge. Des personnages entrent et sortent, sous le silence attentif de l’assemblée, qui commence d’ailleurs à avoir froid, et la pluie s’engouffre un peu.
C’est que Pylade ne se joue pas dans la discrétion. Pier Paolo Pasolini, grand cinéaste italien et auteur de la pièce ne l’a pas été, et le metteur en scène Sylvain Creuzevault ne l’est pas non plus. Après la mise en scène de Pétrole, œuvre posthume du cinéaste, Sylvain Creuzevault s’attèle à Pylade, paru en 1966, avec Pylade, étude pasolinienne, dans le cadre des ateliers de 3ème année avec les élèves de la promotion 2026 du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique (CNSAD-PSL).
Mais alors, qui est Pylade? Un personnage mythologique, d’abord. Il est fixé au Vème siècle av.J.-C., sous la plume du dramaturge grec Eschyle, dans la trilogie dramatique l’Orestie, représentée pour la première fois en 458 av.J.-C. aux grandes dionysies d’Athènes. Pylade est le cousin et l’ami d’Oreste, fils du roi Agamemnon et de la reine Clytemnestre à Argos. Tout juste rentré de la guerre de Troie, Agamemnon est assassiné par sa femme. Oreste et sa soeur Electre, avec la complicité de Pylade, machinent alors le meurtre de leur mère, justifié par le devoir de vengeance. Mais ils enfreignent les lois de la ville, et Oreste est banni. Rongé par les furies, ces déesses infernales assoiffées de vengeance, il se réfugie à Athènes, où il est absout par une assemblée de citoyens, sous le regard bienveillant de la déesse tutélaire qui propose aux furies de les transformer en euménides, des déesses bienveillantes, pour apaiser leur colère. Ici se clôt Les Euménides, dernier volet de l’antique trilogie…
… et commence Pylade, de Pasolini! Au début de l’histoire, un Oreste changé rentre à Argos, sa ville natale, émerveillé par ce qu’il a vu à Athènes : son jugement a été rendu par une assemblée de citoyens, et non par un oracle hasardeux. Il refuse le trône qui lui est offert, et entend révolutionner la ville en instaurant la démocratie. Élu à la tête du parlement, il dirige la ville avec le Chœur, le peuple d’Argos. Commence alors une guerre fratricide : Oreste en costard, à la tête d’une société basée sur le profit et l’enrichissement, contraint de faire alliance avec sa sœur Electre, en uniforme fasciste, qui incarne les mouvements conservateurs, contre les armées populaires de Pylade. Car il faut savoir lire entre les lignes : ce n’est pas seulement l’histoire d’Argos qui est retracée, mais c’est toute la fresque de la première moitié du XXème siècle qui est balayée par Pasolini.

Les décors sont épurés (c’est le moins qu’on puisse dire) : une scène vide, deux draps froissés qui encadrent la scène, sur lesquels sont projetés les noms des personnages au rythme des changements d’acteurs. Presque un peu cheap… de beaux costumes en revanche ( mention spéciale à une Athéna délirante à la voix monstrueusement amplifiée, tout d’or vêtue et affublée des attributs féminins et masculins ) et de bons acteurs qui déclament avec force un texte puissant, et notre regard qui balaye de droite à gauche la scène pour saisir chaque détail, chaque action, millimétrée, hypnotisante. Le texte n’est pas toujours simple, quelques longueurs parfois. Il vaut mieux être un peu renseigné sur la pièce avant d’aller la voir. Pylade, étude pasolinienne reste une découverte poignante et lyrique qui vous laisse tantôt perplexe, souvent surpris, parfois coi, mais qui transmet le gout du drame et invite à la réflexion.
Veuves : © Christophe Raynaud de Lage
Révolutionnaires : © Christophe Raynaud de Lage
Du 28 au 31 janvier, en amont du spectacle, une performance « Fabrique Pasolini » sera proposé (gratuit). Plus d’infos et réservation sur le site du Théâtre de la Commune.