Pour raconter cette période charnière de sa vie, entre la séparation des Beatles et la mort de John Lennon, avec l’aventure Wings en point d’orgue, Paul McCartney a choisi Morgan Neville, le réalisateur oscarisé de Twenty Feet from Stardom, ce très beau documentaire consacré aux choristes de l’ombre. Un choix qui ne doit rien au hasard.
Disponible dès maintenant sur Prime Video dans le monde entier, le film a été visionné par cult news. Voici ce qu’on en pense.
Le 10 avril 1970, Paul McCartney publie un communiqué de presse accompagnant la sortie de son premier album solo, McCartney. En quelques lignes sèches et définitives, il y annonce qu’il ne travaille plus avec le groupe et ne prévoit pas de se produire à nouveau avec eux.
À compter de ce jour, l’homme adulé pendant dix ans aux côtés des Beatles, le plus grand groupe pop-rock du monde, devient, du jour au lendemain, le bouc émissaire d’une rupture que personne n’a demandée.
Le film s’ouvre comme le contrepoint naturel de The Beatles Get Back, la série remasterisée avec brio par Peter Jackson sur Disney+ en 2021, qui s’attachait à démontrer que la bonne entente régnait encore entre les quatre garçons dans le vent. Ici, le ton est radicalement différent.
D’emblée, on plonge dans l’autre versant de l’histoire : le désaccord profond entre Paul et le reste du groupe autour de l’embauche d’Allen Klein à la tête d’Apple. Klein avait déjà semé la pagaille chez les Rolling Stones, et Mick Jagger les avait pourtant prévenus. Pendant ce temps, John annonce en secret son intention de partir, contraint au silence par Klein lui-même. Paul les devance tous, lâche la nouvelle en premier, et récolte immédiatement la haine des fans.
Réfugié dans sa vieille ferme spartiate au fin fond de l’Écosse, il sombre dans une dépression nerveuse sévère. Comment lui en vouloir ? Après dix ans d’une vie à mille à l’heure que peu d’êtres humains ont jamais vécue, la rupture est brutale, totale, vertigineuse. Il n’a toujours pas fait son deuil de Brian Epstein. Il vient de se séparer de John, celui qu’il n’avait pas quitté depuis ce 6 juillet 1957, jour où deux adolescents de quinze et seize ans s’étaient rencontrés à la fête de l’église Saint Peter de Woolton. Et pour couronner le tout, le conflit avec Klein et les autres Beatles le plonge dans un bourbier juridique et financier dont on ne voit pas l’issue.
L’amour profond qui le lie à Linda est au cœur du documentaire. Elle y est omniprésente, lumineuse, indispensable. Sa vie de photographe avant McCartney nous est rappelée en quelques images, et derrière la douceur apparente se révèle une femme, divorcée avec un enfant, qui sait exactement ce qu’elle veut : maîtriser sa vie et protéger les siens.
C’est elle qui le sortira du gouffre, qui soutiendra l’idée folle de repartir à zéro avec un nouveau groupe. Car Paul ne peut pas vivre sans musique ; il n’a jamais connu autre chose. Et c’est la force tranquille de cette femme aimante qui lui permettra de comprendre, enfin, qu’il peut exister en dehors des Beatles.
Paul contacte Denny Laine, qu’il avait croisé du temps des Moody Blues. Réponse : oui, immédiatement. Ils s’adjoignent le batteur Denny Seiwell et le guitariste Henry McCullough. Linda, elle, s’installe aux claviers et aux chœurs. Wings est né.
La situation financière de Paul étant ce qu’elle est, la tournée prend des allures de road-trip chaotique : un petit van, les routes de Grande-Bretagne, et des concerts improvisés dans les amphithéâtres d’université.
On pense évidemment aux débuts des Beatles. Mais des vidéos souvent inédites révèlent une réalité plus cruelle : Paul s’est lourdement trompé en croyant pouvoir repartir d’une feuille blanche.
D’abord ses albums, les solos McCartney (1970) et Ram (1971) puis le premier album de Wings Wild Life (1971), sont mal accueillis par la critique et surtout les fans. « c’est du sous-Beatles », « c’est mièvre ».
«The only thing you done was yesterday
And since you’ve gone you’re just another day»
John Lennon dans how do you sleep at night?
Sur scène, il peine à accepter une vérité qui crève l’écran : le public ne vient pas voir Wings, il vient voir l’ex-Beatle. Les interviews en voix off des musiciens confirment leur désenchantement d’être réduits à un rôle d’accompagnateurs. Les images de bonne humeur affichée font penser au film Help : une joie de vivre un peu trop appuyée pour être tout à fait vraie, malgré la bonne volonté évidente de Linda et Paul.
Il faudra l’implosion du groupe, réduit au seul trio Denny, Linda et Paul, et un départ rocambolesque pour Lagos pour que naisse enfin le chef-d’œuvre. Le succès arrive avec Band on the Run, qui reçoit le Grammy Award en 1975 et signe le retour fracassant de McCartney.
Le film retrace alors la fulgurante ascension du groupe renforcé par le jeune guitariste Jimmy McCulloch et le batteur américain Joe English. La qualité des images de concert est proprement bluffante : on trépigne devant l’écran, on a envie de se lever. Et de rappeler au passage que Paul McCartney est aussi le compositeur de « Helter Skelter », considéré comme le tout premier morceau de hard rock de l’histoire.
McCartney retrouve alors une verve compositrice insolente, déversant une cascade de tubes : « Listen What the Man Said », « Silly Love Song », « Let’Em in », « Goodnight Tonight » vont s’ajouter à « Jet », « Band On The Run » et « Live And Let Die » écrit pour le film de James Bond.
Paul le reconnaît avec lucidité : il lui a fallu du temps pour assumer pleinement son rôle de leader. Une fois ce cap passé, tout s’enchaîne. La tournée mondiale de 1975-1976 est un triomphe planétaire, dont le point d’orgue reste Wings over America, dont on retrouve la folie dans l’album eponyme.
Pourtant, le film ne cache pas l’obsession des journalistes : à chaque interview, inévitablement, la même question revient. Les Beatles. Toujours les Beatles.
Après une tournée japonaise qui tourne au désastre (la douane saisit de la marijuana dans les bagages de Paul, qui se retrouve en prison) et de nouveaux bouleversements au sein du groupe, Denny Laine et Paul tirent le rideau en 1980.
Il est impossible de ne pas établir un parallèle entre Man On the Run et One to One : John et Yoko, les deux documentaires se déroulant à la même époque. Ce face-à-face révèle avec une clarté saisissante à quel point Paul et John ont vécu la séparation du groupe le plus mythique du rock de façon radicalement opposée.
La comparaison souligne l’attachement viscéral de Paul à des valeurs de communauté, à la joie collective de faire de la musique, avec, toujours, une nostalgie affleurante qu’il ne parvient pas tout à fait à dissimuler.
Là où Yoko a voulu exister aux côtés de John, et peut-être même l’instrumentaliser dans ses combats, Linda, elle, s’est effacée pour mieux soutenir son mari et sa famille, avec une force discrète mais absolue.
Le film se referme sur l’assassinat de John, qui clôt définitivement toute spéculation sur une reformation des Beatles. Le regard de Paul, filmé le jour même de cette mort, dit tout ce que les mots ne peuvent pas dire. C’est le même regard qu’à la mort de Brian Epstein, celui d’un homme à qui on vient d’arracher une seconde fois une partie de lui-même.
Le film de Morgan Neville déploie avec finesse la double lecture de son titre.
D’un côté, Paul n’a cessé de fuir un passé qui l’engloutissait. Combien de fois a-t-on osé lui poser cette question, la réformation des Beatles, alors que Wings prouvait, sur scène et en studio, qu’il avait bel et bien réussi à tourner la page ?
De l’autre, le titre renvoie évidemment à Band On The Run, l’album qui a prouvé que McCartney pouvait redevenir un compositeur de génie en dehors de Lennon. La suite de sa carrière, à 83 ans toujours en tournée et en studio, n’a fait que le confirmer.
Neville a su saisir l’homme à fêlures derrière le visage lisse et l’allure du gendre parfait. Le bagarreur des deux n’était peut-être pas celui qu’on croyait.
Photos: extraites du documentaire Man on the Run de Morgan Neville. PAUL McCARTNEY UNDER EXCLUSIVE LICENCE TO MPL ARCHIVE LLP
Le film n’est visible que sur Prime video. Si vous n’etes pas abonné, achetez des chocolats à un ami qui l’est.
Le disque du film est déjà sorti. Alors, précipitez-vous avant la rupture de stock.