Le samedi 3 janvier, le Teatro Massimo Bellini de Catane accueillait Simona Molinari pour un concert placé sous le signe du jazz orchestral. Dans un lieu habituellement dédié au lyrique, la chanteuse italienne proposait un parcours musical ambitieux, porté par une grande formation jazz.
Initialement annoncé comme un hommage à Aretha Franklin, le concert présenté ce soir-là était en réalité centré sur le répertoire de Simona Molinari, comme l’indiquait le programme distribué en salle.
Jouer au Teatro Massimo Bellini n’a rien d’anodin. Inauguré en 1890, ce théâtre à l’italienne de près de 1 200 places est l’un des hauts lieux de l’opéra en Sicile et, plus largement, en Italie. Sa programmation est essentiellement dédiée au lyrique, au symphonique et au ballet. Accueillir un concert de chanson jazz orchestrée constitue donc un pas de côté assumé, dans un lieu à l’acoustique exigeante, pensée pour les grandes voix de l’opéra.
Avant même d’entrer dans le déroulé du concert, il faut préciser ce qu’est Kairos. Le projet prend la forme d’un parcours musical à travers les chansons de Simona Molinari, mêlant compositions originales, standards et relectures, portés par des arrangements jazz pour grand ensemble. Il ne s’agit ni d’un hommage monographique ni d’un récital de classiques, mais d’une traversée de son univers musical.
Figure reconnue de la scène italienne, Simona Molinari occupe une place singulière entre jazz et chanson. Révélée au grand public notamment par plusieurs participations au Festival de Sanremo, elle s’est imposée au fil des années comme une artiste respectée, multipliant les collaborations prestigieuses et les distinctions, dont plusieurs Targa Tenco. Elle n’est ni une superstar pop ni une figure confidentielle, mais une interprète confirmée, appréciée pour son sens du swing, sa musicalité et sa capacité à naviguer entre les styles.
Sur scène, elle est accompagnée par l’Orchestra Jazz Siciliana The Brass Group, dirigée par Domenico Riina. Chef résident de l’orchestre depuis 2015, Riina est un spécialiste du jazz orchestré et des formats hybrides. L’Orchestra Jazz Siciliana, formation institutionnelle majeure du jazz italien et seule à avoir enregistré pour le label ECM, apporte ici une assise sonore puissante et une grande expérience des projets d’envergure.
Le concert s’ouvre sur Davanti al mare, suivi d’Egocentrica et d’Amore a prima vista. Dès ces premiers morceaux, le swing est bien installé. Les cuivres sont précis, la section rythmique solide, le percussionniste particulièrement inspiré. Simona Molinari impose son tempo, joue avec les accents, et déploie une présence scénique fluide et naturelle, confirmant son statut d’artiste du jazz vocal.
Au fil de la soirée, l’équilibre sonore se révèle cependant inégal. Sur La verità, notamment, la densité orchestrale prend parfois le pas sur la voix : certaines phrases peinent à émerger, absorbées par la masse du big band. Il ne s’agit pas d’un problème d’interprétation, la gestion du rythme et du swing reste irréprochable, mais plutôt d’un réglage acoustique délicat dans un espace conçu pour l’opéra.
Parmi les moments particulièrement réussis, Mr. Paganini de Sam Coslow se distingue nettement. Chanté en anglais, le morceau est entraînant, porté par une énergie swing très efficace. Les échanges entre trompettes et guitare électrique fonctionnent à merveille, offrant l’un des passages les plus vivants du concert.
Caruso constitue l’un des grands temps forts de la soirée. La reprise du classique de Lucio Dalla séduit par son élégance et la progression de ses arrangements. La voix de Simona Molinari y gagne en ampleur, et la rencontre entre interprétation et orchestration déclenche une ovation franche du public.
La seconde partie alterne entre moments de grâce et passages plus fragiles sur le plan acoustique. Nu fil’ e voce met particulièrement en valeur la voix de la chanteuse, avec une dramaturgie presque cinématographique. Le moment le plus fédérateur reste Forse, avant-dernier morceau du programme : une respiration joyeuse, marquée par un jeu complice entre l’orchestre, le chef et le public, et par un solo de trombone très remarqué.
Le concert s’achève sur Gabriel’s Oboe d’Ennio Morricone, dans une atmosphère plus épurée, offrant une conclusion élégante à la soirée.
Au final, cette partition jazz au Teatro Massimo Bellini s’impose comme une très belle soirée de musique. Porté par une véritable artiste du swing et du jazz, le concert a trouvé dans ce lieu sublime un écrin aussi exigeant qu’inspirant. Malgré quelques déséquilibres acoustiques propres à la configuration de la salle et à l’ampleur orchestrale, l’ensemble laisse le souvenir d’une proposition ambitieuse, généreuse et largement convaincante.
Visuel : © Melodie Braka