Nous avons rencontré Nicholas Fox Weber à la Galerie David Zwirner où il venait de présenter l’exposition Josef Albers : Duets à la presse. Souriant et affable, Nicholas Fox Weber nous a parlé de ses souvenirs du couple mythique du Bauhaus et des projets de la Fondation Josef et Anni Albers qu’il dirige depuis 50 ans. L’exposition Josef Albers est visible jusqu’au 21 mars 2026 à la Galerie David Zwirner, 108, rue Vieille du Temple, 75003 Paris.
Mon objectif dans la vie et dans presque tout ce que je fais – que ce soit l’écriture d’un livre sur le tennis ou la construction d’un hôpital au Sénégal – est d’améliorer la vie des gens. Le monde de l’art aujourd’hui est complètement fou, nombriliste et obsédé par l’argent, alors que Anni et Josef [Albers] ont toujours été fermement convaincus que l’art doit traiter de sujets universels au lieu d’être au service des révélations ou des ambitions personnelles. Anni voulait montrer aux gens la technique de tissage et la beauté des fils entrelacés et pour Josef c’était l’interaction des couleurs avant toute autre chose. Comme pour toutes les expositions Albers que j’ai faites, je souhaite créer une opportunité pour les visiteurs de se perdre dans la pure merveille qu’est la contemplation des œuvres d’art bien faites.
Ce que vous dites me touche. Dès le début, notre relation avec Anni et Josef a été très agréable et facile. Les Albers tiraient rapidement des conclusions sur les gens en se basant sur leur apparence. Ils détestaient les barbes et ils n’auraient jamais choisi quelqu’un de mal rasé, à l’apparence ostensiblement bohème ou négligée. Ces jugements nous paraissent superficiels, mais pour eux, le superficiel était révélateur des valeurs essentielles. Je sais que pour Anni, c’était extrêmement important que j’étais juif et que je pouvais comprendre son expérience en tant que juive. Ceci dit, pour plaire à Anni, il fallait être juif « de la bonne façon », c’est-à-dire, de manière non ostentatoire. Elle était mal à l’aise en présence de quelqu’un qui parlait le yiddish et elle pouvait être assez cinglante et horrible face à une judéité bruyante ou rustre. Pourtant elle était acceptée comme une artiste juive et elle réalisait des commandes pour la synagogue, les Six Prayers, par exemple.
Les Albers et leur avocat Lee Eastman – le père de Linda McCartney – ont créé la Fondation Albers en 1971. À l’époque, la Fondation avait juste un programme de bourses de voyage pour l’Amérique Latine, une région de grande importance pour eux, en collaboration avec le département d’anthropologie de Yale. Le jour des funérailles de Josef, en 1976, Lee Eastman m’a dit : « Nick, peux-tu donner un coup de main à Anni ? » J’ai commencé à percevoir un salaire provenant de la succession de Josef. Aujourd’hui, la Fondation gère le patrimoine des Albers, nous restaurons des objets, nous travaillons sur le projet d’un catalogue raisonné, j’authentifie des œuvres et surveille les contrefaçons, etc. Mais au début je n’avais même pas de ligne téléphonique et Anni avait le dernier mot sur tout. Mon bureau était au sous-sol, à côté du studio de Josef et je ne pouvais passer le moindre coup de fil sans qu’elle ne soit de la partie. Anni a pris beaucoup de mauvaises décisions pendant cette période. La plus regrettable, c’est le don important qu’elle a fait des œuvres de Josef à l’université de Yale. Ils ne les exposent pas et cela me met en colère.
Nous avons travaillé ensemble pour développer le Musée Josef Albers à Bottrop. C’était la ville natale de Josef et ils ont contacté Anni. C’était intéressant parce que Bottrop est une ville plutôt reculée dans la Ruhr, alors qu’Anni était une grande Berlinoise. Josef était catholique, issu de la classe ouvrière. Elle venait d’une famille juive bourgeoise de la capitale. Lorsque le maire et tous les notables municipaux, y compris l’architecte de la ville, se sont rendus chez elle pour la convaincre de leur donner des œuvres pour un musée d’art à Bottrop, elle les a accueillis avec ces mots : « Sie wissen, dass ich jüdisch bin (Vous savez que je suis juive) ». C’est la seule fois que je l’ai entendue dire cela et j’ai trouvé cela incroyablement émouvant. Le monde de Josef était très antisémite, mais lui-même était absolument sans préjugés. Son père n’approuvait pas le mariage, et la réponse de Josef était : « Eh bien, alors il n’a qu’à ne pas venir ». C’était tout. Finalement, la décision de créer ce musée était un coup de maître car ils ont investi une fortune dans la construction du bâtiment et dans son entretien en tant que musée. Personne aux États-Unis n’était prêt à le faire et ce n’était pas faute d’avoir essayé. Puis j’ai développé nos projets au Sénégal.
Artistiques et humanitaires. Nous avons des studios en Irlande, dans le Connecticut et au Sénégal. Et la condition pour bénéficier d’une résidence est que toute personne qui s’y rend soit sérieusement engagée dans la création artistique. Nous accueillons principalement des artistes visuels, des peintres, des tisserands et des sculpteurs, mais aussi des écrivains. Ensuite, la Fondation Albers finance également des projets au Sénégal, via Le Korsa, une autre structure que j’ai créée. Nous avons construit les unités pédiatriques et la maternité de l’hôpital de Tambacounda. Nous avons un centre d’hébergement pour 142 jeunes femmes, ce qui leur donne accès aux études. Nous avons aussi un centre de santé pour femmes à Dakar, dans l’un des quartiers les plus pauvres, où nous proposons des conseils en matière de contraception et de nombreux soins prénataux. Nous avons pu faire beaucoup avec relativement peu d’argent et nous avons financé nos projets avec la vente des œuvres des Albers. Ils auraient approuvé ces projets qui sont tout à fait alignés sur leurs valeurs.
La première fois que je suis venu chez eux, Josef m’a demandé : « Que fais-tu dans la vie, mon garçon ? » J’avais 23 ans et j’étudiais l’histoire de l’art à Yale. Je lui ai répondu que je n’étais pas heureux et que j’avais peur de perdre ma passion pour l’art à force de le décortiquer. Je n’ai pas réalisé à ce moment-là, que cette réponse allait forger l’incroyable lien qui se tisserait entre nous. Le courant est immédiatement passé. Josef ne s’intéressait pas à l’histoire de l’art au sens académique ; il s’intéressait à l’expérience de la contemplation et de la perception visuelle. Pendant ma conversation avec Josef, Anni n’a pas prononcé un mot, mais elle me souriait. Elle a apprécié la façon dont j’ai répondu aux questions de son mari difficile. Très rapidement, nous avons discuté de l’art. Les Albers ne s’intéressaient pas à la plupart de tendances contemporaines et ils méprisaient le pop art, Andy Warhol, etc. J’étais moins radical dans mes jugements, mais nos intérêts convergeaient clairement. Ils ont tout de suite compris que j’aimais vraiment leur travail et que je partageais leur passion, leur obsession même, pour le grand art : les objets pre-Columbians, les fresques de Giotto et Piero della Francesca, l’architecture Romanesque.
Il y a une histoire avec Josef que j’ai toujours trouvée très parlante. Je suis arrivé chez eux un jour pendant une violente tempête de neige. La neige se transformait en glace. Josef, alors âgé de 84 ans, était en train de racler la neige devant sa maison. Je savais que lors de chaque importante tempête de neige dans le Connecticut, quelqu’un mourait d’une crise cardiaque en raclant la neige. Je me suis donc précipité vers lui : « M. Albers, M. Albers, laissez-moi faire ». Il me répondait : « Non, non, non, je t’en prie ». Il a fini par accepter mon offre, mais plutôt que de rentrer dans la maison, il est resté très aimablement debout devant le garage ouvert, pour ne pas me laisser seul à cette tâche. Il me regardait. Puis il a dit : « Tu sais, Nick, tu as des mouvements de pelle d’homme. Anni et moi demandons parfois aux enfants du quartier de déneiger l’allée pour nous, et ils ont des gestes d’enfants ». Je me suis dit : « Mon Dieu, cet homme voit tout. Il remarque des choses que nous autres ne remarquons pas ». Josef était vraiment un visionnaire. Aucun détail ne lui échappait.
Josef draguait toutes les femmes, même ma copine. Je vais vous raconter une histoire interne à la Fondation Albers. Quelques années après la mort de Josef, je reçois l’appel d’un avocat du Metropolitan Museum, où Josef avait été le premier artiste vivant à avoir une rétrospective solo. L’avocat, un homme très chic, m’a demandé de venir à New York où il m’a présenté sa tante, une vieille dame très agréable prénommée Betty Seymour. Les Albers partaient régulièrement au Mexique et ils s’arrêtaient souvent au Nouveau-Mexique où ils logeaient dans la pension de Betty Seymour. La conversation a été plaisante, Betty Seymour m’a demandé des nouvelles d’Anni et nous avons évoqué des bons souvenirs de Josef. Une semaine plus tard, j’ai reçu un classeur avec une quarantaine de pochettes en plastique contenant les poèmes et les lettres d’amour que Josef avait écrits à Betty Seymour. Il ressortait très clairement de ces écrits que Josef et Anni se trouvaient dans une chambre et Betty Seymour dans une autre. Au milieu de la nuit, Josef se faufilait d’une porte à l’autre par un couloir extérieur. Je suis devenu obsédé par l’idée que ses peintures étaient l’équivalent de ces portes.
C’est l’un des directeurs de la galerie, David Leiber, qui a eu cette idée de jumelages. Pour ma part, je souhaite réaliser avec cette exposition l’idée que les gens puissent voir les relations entre deux œuvres d’art étroitement liées et qu’ils réalisent à quel point la juxtaposition et le rapport entre les éléments sont importants. Comme par exemple, quand vous rencontrez quelqu’un, vous percevez cette personne d’une certaine manière. Puis, quand vous voyez cette même personne dans son cadre familial, vous la percevez par rapport aux membres de sa famille. Soit la personne leur ressemble complètement, soit pas du tout. Mais quoi qu’il en soit, l’esprit établit des comparaisons et des liens. Avec sa série Hommage au carré, Josef étudie les interactions chromatiques entre les éléments de ses tableaux. Les comparaisons et le contexte étaient très importants pour lui.
Tout le temps, et je suis plus ému que jamais par ces œuvres. Dans ce monde qui perd le nord, les œuvres des Albers sont un formidable point d’ancrage. Une source de stabilité.
Visuel : © Hannah Starman