« L’homme le plus libre que j’aie connu est mort ». Hommage du maire de Budapest, Gergely Karácsony, suite à la nouvelle du décès du réalisateur hongrois Béla Tarr, à 70 ans, des suites d’une longue maladie.
La triste nouvelle a été annoncée par le réalisateur Bence Fliegauf à l’agence de presse nationale MTI, au nom de la famille Tarr : Béla Tarr, cinéaste hongrois qui a marqué le cinéma européen, s’est éteint à l’âge de 70 ans à la suite d’une longue maladie. L’Académie européenne du cinéma « pleure un réalisateur d’exception et une personnalité à la voix politique forte, non seulement profondément respecté par ses collègues, mais aussi célébré par les publics du monde entier ».
Classé 13ᵉ des meilleurs réalisateurs contemporains par The Guardian en 2003, Tarr est fidèle à ses valeurs, à ses ambitions et à la dignité humaine. Il n’a jamais cherché à plaire, mais bien à montrer le monde tel que lui le voyait. En 2011, à seulement 56 ans, il annonce mettre fin à sa carrière. Lorsqu’on lui demande pourquoi, il répond qu’il a tout dit, et que continuer reviendrait à se répéter, rendant une pâle copie de ses œuvres passées. Rien ne résume mieux Béla Tarr. Dix longs métrages et quatre courts lui ont suffi à offrir sa vision de ce qui l’entoure. Une vision sombre, pessimiste, mélancolique, qui raconte le monde dans sa cruelle et froide vérité. Pilier du cinéma contemplatif, sans lui, le cinéma européen actuel prendrait moins le temps, serait moins minutieux… il laisse derrière lui une trace indélébile dans l’art des plans longs et réfléchis.
Le jeune Tarr est rapidement initié à l’art notamment par ses parents, et se lance dans le cinéma à l’âge de 16 ans. Il réalise son premier long métrage à 22 ans, Le Nid Familial, en 1977, un portrait social tourné en quelques jours avec acteurs amateurs et improvisations, recompensé du Grand Prix du Mannheim-Heidelberg International Film Festival. On aperçoit déjà l’ébauche de ce que sera le cinéma de Béla Tarr : filmer de vraies personnes, une vraie réalité, des conflits humains et aussi… le Noir et Blanc preuve que l’on se trouve face à une création pensée, et non à une simple réalité brute. Ce sera le fil rouge de sa carrière.
Chaque film qui suit enrichit l’étagère des classiques de Tarr, tout en restant dans le même style. Naturellement Damnation en 1987, puis, après sept ans de travail, il revient avec ce que beaucoup d’observateurs considèrent comme son chef-d’œuvre : Le Tango de Satan (Sátántangó). Adaptation du roman éponyme de Laszlo Krasznahorkai – avec qui il se noue d’amitié, le film de plus de sept heures raconte, grâce à des plans séquences dépassant parfois les 10 minutes, la chute du communisme. C’est dans cette continuité qu’il poursuit sa réflexion sur le temps et la société avec Les Harmonies Werckmeister, qui constitue le point final de sa trilogie débutée avec Damnation. Ce film marque également une étape pour sa reconnaissance internationale : son premier à être distribué en France… en 2003. Malheureusement, à ce moment-là, le public français ne connaît encore que trop peu les œuvres du réalisateur hongrois. L’année d’après, le cinéaste travaille sur un nouveau projet : L’Homme de Londres, adapté d’un roman de Georges Simenon, qu’il présente au Festival de Cannes 2007.
Mais c’est à la 61ème Berlinale que le réalisateur sera récompensé pour son dernier film : il reçoit l’Ours d’argent en février 2011 pour Le Cheval de Turin (A Torinói ló), une fable sur la fin du monde. Elle est, selon ses propres dires, son ultime réalisation. Suite à cela, il consacrera sa vie à l’enseignement du cinéma.
Visuel : © Soppakanuuna