Ingénieure de formation, et artiste par vocation, Milène Guermont a construit en vingt ans un œuvre aussi monumentale qu’intime, du béton polysensoriel, en passant par Phares de la Place de la Concorde, jusqu’aux 60 mètres carrés de Maison Guermont. Interview avec une plasticienne qui place le toucher et l’humain au cœur de tout.
MG : Il y a autant d’arts que d’artistes. Pour moi, c’est vraiment une envie très lointaine que d’avoir voulu maîtriser des outils techniques pour aller encore plus loin dans la matérialisation de certaines idées totalement poétiques. J’ai toujours pensé qu’en maîtrisant du langage, des outils, ça pouvait m’aider à aller encore plus loin dans les formes de mes œuvres. Math Sup/Math Spé et école d’ingénieurs, c’était pas la panacée, mais ça m’a donné des outils que j’utilise tous les jours. Tous les jours je suis ingénieure, mais c’est l’ingénieure qui vient aider l’artiste. Je travaille avec d’autres ingénieurs, je ne maîtrise pas tout. Mais ce qui me plaît, c’est de faire du nouveau. Et des fois, ça passe par développer de nouveaux outils techniques.
MG : Depuis le tout début, c’est la genèse de mon travail… Je suis à Genève, je touche un mur banal en béton et j’ai eu très fortement l’impression d’être au bord de la mer. Ça peut paraître un peu fou, mais j’étais au cœur de Genève, je touchais ce bout de béton et j’avais l’impression d’être face à l’océan. D’où l’idée de faire Maree Matrice, une œuvre en béton polysensoriel, pour matérialiser ce que j’avais vécu : quand tu l’effleures, tu entends le bruit de la mer. Cette approche tactile me permet d’avoir un rapport qui peut être très fort avec le public : le toucher, être touché, inviter à effleurer… C’est être au plus proche de l’intime de quelqu’un. Et ça me permet aussi de dialoguer avec des publics très variés, qui n’ont pas forcément un bagage d’histoire de l’art. Mes œuvres en béton polysensoriel peuvent être accessibles aux malentendants, même à ceux qui ont des handicaps mentaux, parce que ces œuvres sont ultra résistantes. Je voulais vraiment que mon travail puisse avoir plusieurs niveaux de lecture.
J’ai choisi le béton, c’est le matériau le plus produit au monde après l’eau. Sauf que les nouveaux bétons sont dix fois plus solides, et du coup, je peux les offrir à être touchés. Je me rappelle d’un jury d’art numérique, il y a plus de dix ans, à qui je parlais de toucher, de toucher la matière… Et finalement j’ai été choisie, parce que dans mes œuvres en béton polysensoriel, il y a du numérique, mais il est au service de l’œuvre, au service de l’humain presque, pour avoir un rapport d’humain à humain.
MG : En mettant la technique au second plan. C’est toujours vraiment pour moi un outil. D’ailleurs plusieurs fois dans ma vie, j’ai eu des choix à faire. Quand j’ai eu le prix Oséo en 2009 grâce à mes innovations béton, que j’étais appelée de toutes parts pour être incubée… Je me suis dit : j’ai ces compétences, mes brevets, je pourrais les industrialiser, les commercialiser… Mais la vie est très courte. Qu’est-ce qui me fait vibrer ? Créer des projets extraordinaires avec des gens passionnés. J’ai choisi la voie de l’émotion, la voie de l’art plutôt que celle de la tech avec des objectifs industriels, économiques, commerciaux. C’était un vrai choix. On vit tellement peu de temps sur Terre que l’idée, c’est de marquer avec des œuvres qui re-questionnent l’histoire de l’art, qui re-questionnent la vie tout court !
MG : Je dirais trois choses. La première, c’est « Merci ». Je remercie vraiment, peu importe les domaines, que ce soit dans le monde de l’entrepreneuriat, de l’industrie, de l’art et de la culture. Mes premières reconnaissances ont été à l’international. Et c’est très difficile, les statistiques le disent, d’être artiste femme française visible dans notre pays. Donc c’est super important, cette reconnaissance.
Cette prise de conscience, je l’ai eue avec Phares, Place de la Concorde, quand j’ai reçu un article d’une journaliste américaine qui me demandait : « Mais pourquoi je ne vous vois pas partout ? C’est la seule œuvre de toute l’histoire, elle est deux fois plus grande que la pyramide de Pei, c’est une œuvre écoresponsable, elle fait le lien entre l’Orient et l’Occident, elle a été choisie parmi 17 000 projets. Pourquoi je ne vous vois pas partout ? » Elle a fait un article où elle comparait quatre créations dans l’espace public : une tour de Jean Nouvel, le stade de Zaha Hadid resté à l’état d’unbuilt, le Vagin de la Reine d’Anish Kapoor, et Phares. Cet article a été une sorte de prise de considération de l’invisibilité des femmes dans l’espace public à Paris. J’ai essayé de trouver des stats : pour le nombre d’artistes femmes présentées en galerie, la France est la dernière d’Europe.
Ces reconnaissances que j’ai aujourd’hui, je trouve que c’est super. Parce que ça comble ce ressenti que j’avais, et ce ressenti que les étrangers me partageaient. Après, je ne suis qu’au début de ma carrière. Ce ne sont que de premières reconnaissances. Il y en a tellement d’autres à avoir encore…
Maison Guermont tient dans soixante mètres carrés nichés dans le quartier de la Nouvelle Athènes à Paris, une « œuvre habitable » qui s’ouvre une à deux fois par mois, pour un nombre très restreint de visiteurs. S’il est difficile de ranger ce projet dans une catégorie, c’est peut-être là le geste le plus radical de l’artiste.
MG : Ce n’est pas juste une œuvre qu’on peut regarder ou qu’on peut toucher. Là j’ai voulu aller encore plus loin, puisque c’est une œuvre qu’on peut respirer, qu’on peut vivre… Et ce qui est intéressant avec Maison Guermont, c’est que l’immersion s’ouvre dans le cadre d’un spectacle d’un nouveau genre, une performance avec des médiateurs, où je suis moi-même affublée d’une œuvre-vêtement qui est performative. Avant, j’invitais le public à devenir acteur en touchant les œuvres-murs en béton polysensoriel, en touchant les pyramides qui se mettaient à palpiter, ils provoquaient ainsi de la lumière, du son, des vibrations. Là, c’est moi-même qui me mets en action. Maison Guermont m’a permis d’aborder un autre champ que je n’attendais pas : celui de la performance, non pas du public, mais de moi-même.
MG : Une vocation : celle de créer. Je suis née pour créer. Je pense qu’on naît artiste, après on le développe ou pas. Et ce qui me fait vibrer, c’est de créer des projets extraordinaires avec des gens passionnés. D’ailleurs l’extraordinaire, ce n’est pas forcément faire « grand ». Ça peut être cette pièce en béton polysensoriel pour Sophie, une collectionneuse qui a perdu son père, mort brusquement alors qu’on devait faire une autre œuvre — cette pièce qui lui a permis de traverser le deuil. Le côté extraordinaire, c’est ça. On ne vit qu’une fois. Et ma conclusion dans Touché SVP, c’est ça : créer est un acte d’amour.
MG : J’en ai plusieurs. Le premier, comme toujours, c’est le partage. Je parlais de partager mes œuvres avec le public, avec les gens qui y contribuent. Là, c’est le partage de Maison Guermont : elle n’est ouverte que pour très peu de gens. C’est une œuvre qui questionne l’intime, et on n’est pas le même quand on est deux, cinq ou cinquante. Et elle est petite, 60 mètres carrés. Donc il y a d’abord cette monographie Touché SVP, avec 30 auteurs et plus de 500 images, pour découvrir un peu l’ensemble du travail. Et je suis en train de travailler sur une extension. J’aimerais aussi beaucoup avoir une exposition : on peut partir des esquisses, il y a tellement de choses à dire avec cette œuvre qui embrasse plein de mondes…
Ensuite, je travaille depuis plusieurs années sur une installation dans l’espace public multisites, dans un pays étranger particulièrement complexe. Je ne peux pas en dire beaucoup plus, vu les enjeux géopolitiques et diplomatiques actuels… Je démultiplie les possibilités d’expression de cette œuvre, jusqu’au dernier moment. Mais c’est une œuvre qui va apporter de la connexion, de la lumière, qui va mettre en exergue ce qui est toujours au cœur de mon travail : l’humain. Et à certains moments, je trouve que l’art est la seule chose qui reste possible pour certains échanges entre certains pays. Il n’y a plus que l’art, il n’y a plus que la culture, il n’y a plus que l’histoire qu’on ne peut pas effacer. Cela va au-delà de la démarche artistique, c’est un geste citoyen. Et ça, ça m’intéresse beaucoup.
Touché SVP, monographie de Milène Guermont (30 auteurs, plus de 500 images), est disponible. Maison Guermont reçoit ses visiteurs par sessions dans le 9e arrondissement de Paris.