À l’occasion d’une représentation de Lac artificiel, au Théâtre Ouvert, nous avons pu rencontrer Marine Chartrain, l’autrice de ce texte où Laura et Salomé errent à la recherche d’une fête introuvable. Où se situe l’angoisse, à l’intérieur ou à l’extérieur ? Quelle place à la dualité dans l’unicité de l’actrice qui joue les deux amies ?
Je me nomme Marine Chartrain, j’ai 29 ans et j’écris des pièces de théâtre. J’ai suivi une formation de trois ans à l’ENSAT. En réalité, je ne « sors »pas de l’école à proprement parler, j’en suis sortie il y a désormais un an et demi. Ce texte constitue ainsi ma première publication.
En vérité, j’écris depuis toujours, notamment des romans. J’avais déjà écrit une pièce de théâtre auparavant, mais il s’agit ici du premier texte publié et mis en scène.
Tout à fait. Je souhaitais raconter une amitié fusionnelle, teintée d’ambiguïté et de toxicité. Il s’agit d’une relation difficilement définissable, marquée par une interdépendance qui devient pesante. Elles se retrouvent ainsi dans une impasse, au bord de la rupture. C’est d’ailleurs la première fois que j’explore ce thème avec autant de profondeur dans mon travail.
À l’origine, j’avais écrit un autre texte intitulé « Feu du ciel », destiné à être mis en scène à l’ENSAT. Lors de notre dernière année, on nous a interrogés sur les metteurs en scène avec lesquels nous souhaiterions collaborer. J’avais alors mentionné Das Plateau, en particulier Céleste Germe. J’appréciais leur travail et Pauline Peyrade m’avait déjà fait part de l’intérêt que cela pourrait présenter. Ce projet n’a pas abouti à ce moment-là. Caroline Marcilhac ( ndlr : la directrice du théâtre ), m’aide à trouver des metteurs en scène pour mes textes, elle a soumis l’idée à Céleste. Cette dernière a lu mon texte, l’a apprécié, et notre collaboration a ainsi vu le jour. J’étais ravie de cette rencontre.Nous avons organisé une lecture l’an dernier, que j’ai adorée. Par la suite, j’ai timidement proposé de poursuivre cette expérience, et elles ont accepté.
Ce choix revient à Céleste. Au départ, j’étais quelque peu déconcertée, car j’avais conçu deux personnages distincts. Toutefois, cette approche ne donne pas l’impression de fusionner les deux en une seule entité.
Oui, je comprends. Cela n’efface en rien la dualité présente dans le texte. D’ailleurs, on pourrait presque imaginer que ces deux personnages ne forment en réalité qu’une seule et même personne, tant elles se ressemblent. Leur relation est marquée par un équilibre perpétuellement renversé. Elles sont si proches qu’elles en deviennent indissociables.Lorsque j’ai découvert cette mise en scène, j’ai été agréablement surprise. Ce n’était pas ma décision initiale, mais je trouve que cela fonctionne très bien. Concernant ce choix, c’est Céleste qui a pris cette décision. Cela m’a d’ailleurs un peu perturbée au début puisque j’avais écrit deux personnages, il me semblait donc logique qu’il y ait deux personnes. De prime abord, dans mon texte, on pourrait se dire qu’elles sont la même personne puisqu’elles se ressemblent beaucoup, mais non. De fait, quand Céleste m’a proposé cette idée, je me suis dit que ça paraissait plutôt logique, et, en voyant le travail, j’ai été vraiment surprise, mais positivement.
Il y a eu quelques coupes.
Ce n’est pas précisé explicitement dans le texte, mais pour moi, elles ont dix-sept ans.
Oui, presque une voix de petite fille. Mais en réalité, elles ont le même âge, bien que leur maturité puisse différer. Cela dit, cette question n’était pas mon sujet principal.
En effet, j’aime jouer avec la peur, instaurer une tension où l’on croit que le danger vient de l’extérieur, alors qu’en réalité, il émane du cœur même de la relation entre les personnages. L’angoisse provient de leur lien, non d’un élément extérieur.
Exactement. L’obscurité omniprésente, les bruits étranges, la présence d’animaux aux aguets… Tout concourt à cette ambiance inquiétante. On pourrait facilement imaginer une issue tragique. Les protagonistes elles-mêmes se mettent en difficulté à plusieurs reprises. C’est pourquoi certains perçoivent une dimension horrifique dans mon texte.
Sans doute, mais je pense que l’origine de cette atmosphère réside aussi dans le texte lui-même. J’ai particulièrement travaillé les ambiances, cherchant à installer un climat de tension. Non pas un film d’horreur à proprement parler, mais un univers où la peur est omniprésente et de jouer avec. J’ai vraiment l’impression qu’elles sont vraiment allées chercher au cœur même du texte, de ce qui fait mal.
Oui, j’ai récemment terminé une commande intitulée « Irréparable », qui sera jouée à Reims, au Cellier, en mai.
Tout à fait. L’histoire se déroule dans la même ville, un cadre similaire à celui de mon texte actuel. Un lieu reculé, presque hors du monde.
Il s’agit d’un univers imaginaire que je développe de texte en texte. Ce n’est ni totalement réaliste, ni totalement fictif. J’explore ces espaces en laissant une part d’indéfinition volontaire.
La fête, c’est l’attente d’un moment fort qui, finalement, ne se concrétise pas. Ce décalage entre l’anticipation et la réalité m’intéresse particulièrement. La fête peut être un espace de libération, mais aussi un lieu où tout peut basculer. C’est ce paradoxe qui me fascine et que j’aime explorer.
Lac artificiel, Du 31 mars au 12 avril, Théâtre Ouvert (XXe)
Visuel :©Jean Louis Fernández