Du 27 mars au 5 juillet 2026, le musée des impressionnismes de Giverny ouvre une exposition exceptionnelle, Avant les Nymphéas. Monet découvre Giverny, 1883-1890, à l’occasion du centenaire de la disparition de Claude Monet, le 5 décembre 1926. Le principe ? Retracer les toutes premières années de l’artiste dans le village, avant qu’il devienne propriétaire, avant le jardin, avant les Nymphéas. Marie Delbarre, assistante de recherches aux côtés du directeur Cyrille Sciama, nous parle des paysages qui ont retenu un Monet quadragénaire, encore en recherche de ses motifs…
Je suis au musée depuis 2013 ; j’ai commencé au service éducatif comme médiatrice culturelle, pour la conception et l’adaptation à toutes sortes de publics : scolaires et grand public. Et depuis 2020 je suis passée au service de la conservation. J’assiste notamment notre directeur Cyril Sciamma pour les recherches en amont des expositions et pour les publications du musée. J’essaie de trouver les bonnes sources et de les consulter. Comme nous sommes un « petit » musée, cela cache une multitude de choses à faire. Nous sommes tous polyvalents, je m’occupe aussi de diverses opérations administratives pour la réalisation des catalogues et des expositions. Les journées ne se ressemblent pas : partir à la chasse aux informations et imaginer comment restituer tout ceci au public de manière intéressante, trouver les bonnes images, clarifier la question des droits, rédiger des articles, créer des PowerPoint pour les présenter à notre conseil scientifique, tout cela permet d’apprendre de nouvelles choses.
Nous avons la chance lorsque nous travaillons sur Monet, d’avoir beaucoup de choses documentées et balisées, notamment la correspondance de Monet qui a été publiée dans le premier catalogue raisonné. Le catalogue raisonné, outil indispensable pour les historiens de l’art, liste toutes les œuvres connues d’un artiste et note au fur et à mesure les œuvres qu’il a produites. Il est la plupart du temps réalisé par la famille après coup. Daniel Wildenstein a fait ce travail ; toutes les œuvres ne sont pas datées. Ce premier catalogue raisonné, publié de 1974 à 1991 en cinq volumes, réunissait et reproduisait toutes les lettres connues et conservées rédigées par Monet. On en a retrouvé et publié depuis, notamment la correspondance entre Clémenceau et Monet — l’un appelle l’autre « vieux crustacé » , d’autres correspondances ont été retrouvées depuis et ont été publiées dans différents catalogues. Avec Monet, beaucoup de choses sont publiées, plutôt que d’aller chercher dans un fonds d’archives dans un endroit précis : tout est assez accessible en ligne. Monet était aimé de beaucoup, ses lettres ont été achetées par des passionnés et conservées dans des musées américains, forts pour mettre en ligne leurs collections. Aujourd’hui, on a de la chance, on peut y accéder et s’y replonger — mais parfois, il faut passer beaucoup de matériel en revue. C’est du temps.
On s’est posé beaucoup de questions. Le centenaire est un moment important ; beaucoup de choses ont déjà été dites sur Monet, beaucoup d’expositions ont proposé des éclairages originaux. Avec Cyril Sciamma, nous voulions faire quelque chose qui ait un sens particulier à Giverny, qui tire parti de la force du musée des impressionnistes, et en même temps proposer quelque chose de nouveau et d’ambitieux. Après réflexion avec les membres du conseil scientifique, nous nous sommes aperçus qu’il y avait un sujet qui n’avait pas encore été traité sous forme d’exposition : les premières années de Monet à Giverny, avant qu’il achète la maison. Et même avant qu’il ne commence à modifier son jardin et son exploration du paysage de Giverny, alors que son installation n’est pas encore définitive. Monet locataire, avant d’être propriétaire à Giverny, cherche beaucoup de nouveaux motifs et arpente les paysages alentour. Or, les œuvres de cette période sont peu connues, peu présentes en France, beaucoup moins qu’aux États-Unis et au Japon, beaucoup en collections particulières. Et c’est justement ce qui va faire la force de l’exposition.
Quelque chose qu’on a trouvé assez tôt, c’est l’ambivalence de Monet face à Giverny. Dans le premier mois, comme n’importe qui, Monet pouvait douter. Cela lui semblait être un bon endroit mais il restait partagé. Loin par rapport à Paris — en juin 1883, il écrit à son marchand Paul Ruelle : « J’ai fait une bêtise, je me suis éloigné. » Puis deux jours plus tard : « Je suis enchanté, paysage magnifique, parfait pour moi. » Comme beaucoup de gens aujourd’hui qui choisissent un endroit utile pour leur travail, pratique pour leur famille, pour l’école des enfants, les bons établissements scolaires — dans ces premiers mois, cela le rend très humain et très proche de nous.

Très joli tableau prêté par le musée des Beaux-Arts de Rouen, qui en est le gardien. C’est une œuvre MNR, retrouvée après la Seconde Guerre mondiale, dont on n’est pas encore capable de découvrir qui en était le propriétaire d’origine, œuvre spoliée pendant la guerre. Depuis qu’elle a été retrouvée, elle a été restituée à la France. Il est possible, assez facilement, de retrouver ce point de vue à Giverny : au cœur du village, traverser prudemment la départementale, longer le moulin de la Cantière — qui fait partie de l’itinéraire « De la Seine à vélo » —, prendre le petit chemin qui passe dans les cultures et pique vers la Seine. Quand on marche dix minutes, on réalise qu’à Giverny la Seine est assez loin du village. En se retournant vers les collines qui surplombent le village, on retrouve ce point de vue.
Comment le trouver ? Sur le chemin des Ajoux, qui traverse les champs en direction de la Seine, Coordonnées GPS: 49°04’14.1″N 1°31’24.9″E
Rivière au cours compliqué, plein de bras, entourée d’une petite forêt qui borde le cours d’eau. Les bords de cours d’eau sont des points de vue écologiques extraordinaires, très présents en Normandie, à Giverny notamment : ils cachent les cours d’eau, on peut ignorer qu’une rivière passe. Là, le cours d’eau est abrité par une caverne de verdure. L’œuvre que Monet a peint très tôt en arrivant à Giverny est atypique pour lui — on peut penser à Courbet, qui était l’une de ses inspirations. Bus de la gare de Vernon vers Giverny ; en bus, on passe sur un pont qui enjambe l’Epte, d’où l’on a un point de vue similaire au tableau de Monet — cours d’eau mystérieux qui serpente dans la verdure. Cette œuvre est peu connue. On peut se réjouir de l’avoir en prêt : elle est entrée il y a deux ou trois ans dans les collections du musée de Liverpool, généreux de la prêter si vite. Elle a été offerte à l’État britannique en dotation pour payer des droits de succession — ce qui permet à des chefs-d’œuvre de rester dans le pays, mécanisme qui existe en France et aussi en Grande-Bretagne. Le musée de Liverpool, dont le donateur était originaire. Le tableau a beaucoup étonné les visiteurs.

Comment le trouver ? Point de vue similaire sur la rivière en traversant le petit pont piéton, à la sortie du parking des bus, Cordonnées GPS : 49°04’27.6″N 1°31’50.5″E

Juste à côté du parking : au lieu de traverser le pont, on s’aventure dans le sous-bois, une rangée de peupliers qui ressemble beaucoup à la toile de l’exposition intitulée Les Peupliers à Giverny. Ce ne sont pas les mêmes arbres qu’à l’époque de Monet, mais quand la lumière de fin de journée joue dans le feuillage des peupliers, c’est ce qu’on retrouve dans cette toile, prêtée par le Museum Barberini à Potsdam, en Allemagne. Un collectionneur qui a fait fortune dans le développement de logiciels a réuni une collection impressionniste extraordinaire, sans faute, et a généreusement décidé de mettre sa collection à disposition du public en la localisant à demeure dans le Museum Barberini. Il nous a été généreusement prêté.

Comment le trouver ? : A quelques pas du précédent, en longeant la rivière, Coordonnées GPS : 49°04’27.6″N 1°31’51.4″E
Très jolie vue mise à disposition par le musée de Richmond. La rue Hélène Pillon devient un chemin et monte à flanc de colline, non pas à travers les champs mais au-dessus : Monet peint un champ de coquelicots depuis là. On voit aussi la maison et les champs, plus arborés aujourd’hui. Il y a des sentiers balisés de randonnée à flanc de colline à Giverny, peu fréquentés, il faut être bien chaussé —, et on y a de très jolies vues sur la vallée de la Seine et sur Giverny dans son ensemble.

Comment le trouver ? : Depuis la rue Hélène Pillon, à flanc de coteau, au-dessus de la maison de Monet, Coordonnées GPS : 49°04’34.5″N 1°32’03.8″E

Monet a aussi peint depuis des hauteurs, pas seulement au ras de la Seine. Ces points de vue ont surtout été repérés par des artistes américains qui ont décidé de devenir impressionnistes et de le faire à Giverny, dans les années 1880 jusqu’à la Première Guerre mondiale. Ils ont fréquenté Monet et Giverny, pas tous directement, mais certains oui.

Visuels :
1- Affiche de l’exposition -Champs de coquelicots. Environs de Giverny, 1885
Huile sur toile, 65,5 x 81 cm Paris, musée d’Orsay, en dépôt au musée des Beaux-Arts de Rouen, MNR 639, œuvre récupérée à la fin de la Seconde Guerre mondiale, attribuée au musée du Louvre en 1951, déposée au musée des Beaux-Arts de Rouen en 1954 puis confiée à la garde du musée d’Orsay en 1986. Historique incomplet entre 1933 et 1945 en l’état des recherches actuelles. En cas de spoliation, l’œuvre sera restituée à ses légitimes propriétaires © GrandPalaisRmn (musée d’Orsay) / Martine Beck-Coppola / Service presse / musée des impressionnismes Giverny
3- Peupliers à Giverny, 1887, Les Peupliers à Giverny, 1887, Huile sur toile, 74 x 92,5 cm, Potsdam, Hasso Plattner Collection, Museum Barberini
5-Panorama de Vernon, 1886 Huile sur toile, 60,3 × 79,4 cm Norfolk, Chrysler Museum of Art, Norfolk, Chrysler Museum of Art, don de Walter P. Chrysler, Jr., dédié à Augustus C. Miller par le Conseil d’administration en reconnaissance de son rôle de président, juin 2004, 71.721 © Norfolk, Chrysler Museum of Art