Les festivaliers d’Avignon la connaisse bien, enfin, c’est ce qu’ils et elles pensent ! Nichée à Villeneuve-lès-Avignon, la Chartreuse – Centre national des écritures du spectacle (Cnes) est bien plus qu’un monument historique qui s’ouvre une fois par an au théâtre et à la danse. Rencontre avec sa petillante directrice, Marianne Clevy, qui nous a ouvert les portes de cette « petite ville » dédiée aux auteur·ices.
Mon chemin a toujours été balisé par les écritures contemporaines. J’ai d’abord été comédienne, assistante à la mise en scène, puis metteuse en scène. Très tôt, j’ai eu la chance d’être accompagnée par des structures allant de la marge la plus radicale aux grandes institutions. Cette expérience m’a convaincue de l’importance du compagnonnage.
Avant d’arriver ici, j’ai dirigé le festival Corps de texte, puis Terres de paroles en Normandie. Ce dernier projet m’a définitivement sortie des plateaux pour m’immerger sur le territoire : nous programmions de la littérature, des essais et du théâtre dans des petites communes, faisant se rencontrer de très grands artistes et des publics ruraux. C’est cette envie de lier l’exigence artistique et l’ouverture humaine qui m’a poussée à candidater à la Chartreuse.

C’est un lieu unique, principalement dédié à la résidence d’auteur·ices dramatiques. Nous accompagnons environ une centaine d’artistes par an pour des sessions de quinze jours à deux mois. Mais attention, nous ne parlons pas seulement de texte pur : nous explorons les « écritures du spectacle ». Cela inclut les arts de la rue, la marionnette et même l’IA générative.
À la Chartreuse, on vit dans d’anciennes cellules de moines. C’est un endroit de solitude, certes, mais une solitude accompagnée. C’est ce que j’appelle « le singulier dans le commun ». L’auteur·ice sort de la marginalité de son quotidien pour placer l’écriture au centre de sa vie, 24 heures sur 24.
« Ici, on ne garantit pas que le résultat sera génial, mais on garantit que vous allez bosser. C’est la ‘chaleur’ de la communauté travaillante qui vous pousse à labourer votre texte. »
Nous ne demandons aucune obligation de résultat immédiat. Les compagnies qui viennent en résidence ne sont pas tenues de présenter une restitution. Je leur dis souvent : « Ne perdez pas deux jours à préparer une lecture, restez au travail. » Ce qui compte, c’est la recherche, la dramaturgie, la « pâte à pain » de la création.

C’est un domaine de trois hectares. C’est un ancien monastère qui, lorsqu’il est devenu propriété de l’État, a été progressivement réaménagé. Il faut imaginer qu’à une époque, c’était un véritable quartier de la ville. L’État a racheté petit à petit l’ensemble des quarante cellules de moines pour en faire ce lieu qui, aujourd’hui, nous appartient à tous·tes.
Chaque personne qui vient en résidence habite l’une de ces cellules, qui font environ quarante mètres carrés, parfois plus. On peut y loger à deux ou trois selon les chambres. C’est cette immersion physique dans l’histoire qui rend l’expérience si forte.

Je tiens à ce que la Chartreuse soit vécue comme un véritable centre culturel de proximité. Historiquement, c’était un quartier accueillant, Aragon et Elsa Triolet y ont même trouvé refuge pendant la guerre. Pour renouer avec cet esprit, j’ai instauré les Jeudis de la Chartreuse. Chaque semaine, il s’y passe quelque chose. Le dernier jeudi du mois est dédié au « Labo des auteurs » : les résident·es partagent leur travail en cours avec un public souvent nombreux.
Un autre pilier est notre ciné-club mensuel. Nous transformons le Tinel, cette salle magnifique à l’acoustique et au volume si particuliers, en salle de projection. Nous y montrons des films récents, souvent internationaux, discutés ensuite avec les auteur·ices en résidence. Iels écrivent aussi pour le cinéma, des scénarios ou des romans ; ce mélange entre les habitants et les créateur·ices fait de la Chartreuse un lieu de vie organique.
Nous proposerons sept spectacles avec une transition de l’écriture théâtrale vers l’écriture chorégraphique. Le point d’orgue sera « Le monde comme il s’écrit », du 7 au 17 juillet. Ce cycle sera dédié à la francophonie et aux questions internationales. Nous recevrons notamment des artistes canadiens pour parler des écritures des « Peuples Premiers » et explorerons le « réalisme magique » des écritures caribéennes. L’idée est de faire de la Chartreuse un récit du monde, une grande gourmandise théâtrale qui soit accessible sans être prétentieuse. Je revendique cette « humeur d’artiste » à la direction : il faut sans cesse bousculer la littérature théâtrale pour voir ce qu’elle nous raconte aujourd’hui.

La Chartreuse-Centre national des écritures du spectacle
58 Rue de la République, 30400 Villeneuve-lès-Avignon, France
Visuel : © Jean-Baptiste Millot
& © Alex Nollet-La Chartreuse