Depuis trois petites années, nous croisons souvent l’écriture pop, efficace et si finement construite de l’auteur et dramaturge Marcos Caramés-Blanco. Alors que Théâtre Ouvert présente deux de ses pièces en novembre et en janvier, nous l’avons rencontré pour en savoir plus sur l’un des auteurs les plus brillants de sa génération.
Oui, nécessairement. Même si je ne suis absolument pas acteur de formation, mais il se trouve que, ces derniers temps, deux ou trois occasions m’ont conduit à être au plateau. À l’origine, la mise en scène n’est pas mon métier non plus, je me considère avant tout comme auteur. Dans le cas de Ix : variations ou de Ce qui m’a pris, ce sont des projets que j’ai eu spécifiquement envie de mettre en scène moi-même, mais toujours avec une autre personne (Orane Lemâle pour Ce qui m’a pris et Sacha Starck pour Ix : variations).
Les deux, car le théâtre se lit aussi, comme le dit le slogan de mon éditeur, les Éditions Théâtrales. Mais j’écris véritablement pour la scène.
Oui. Je connaissais aussi l’histoire de Théâtre Ouvert, lorsque l’on s’intéresse à l’écriture contemporaine, c’est un lieu incontournable. La véritable rencontre s’est faite à ma sortie de l’ENSATT, où j’étais en section écriture. J’avais écrit une pièce intitulée Trigger Warning, mise en scène par Maëlle Dequiedt, et Sacha Starck, qui joue aujourd’hui dans Ix : variations, y tenait déjà un rôle. Caroline Marcilhac est venue assister à une lecture, puis elle a programmé le spectacle, et, de fil en aiguille, nous nous sommes rencontrés, ainsi que toute l’équipe de Théâtre Ouvert. Depuis, nous avons tissé un véritable lien de fidélité. Je leur envoie tout ce que j’écris, leurs retours me sont précieux, et une réelle proximité s’est installée.
Oui, la pop culture occupe une place très importante dans ma vie, depuis longtemps. J’entretiens avec elle un lien extrêmement fort, que je relie aussi à une question de classe sociale. Je viens d’un milieu populaire, dans les montagnes des Pyrénées. Dans Ix : variations, les Hautes-Pyrénées sont très présentes. Sacha en est également originaire. Je suis issu d’une famille espagnole immigrée, une famille ouvrière. J’ai été élevé par la télévision, les clips, la musique pop, les séries télévisées. La pop culture est, à mes yeux, une culture populaire au sens plein, une culture de classe. J’aime travailler avec ces matériaux, les mêler à d’autres qui n’ont a priori rien à voir avec eux. Cela crée des échos, des décalages, et parfois, oui, cela émeut profondément.
Oui, assez naturellement. J’écris toujours en musique. Une playlist tourne en permanence. J’écoute des choses très différentes, de l’électro, de la variété française, Mylène Farmer, de la musique classique, mais beaucoup de pop. Parfois, un refrain, un motif vient s’inscrire dans l’écriture. Dans Gloria Gloria, il y avait déjà de nombreux fragments musicaux, Aya Nakamura, Balavoine, Patti Smith… Puis, avec les textes suivants, j’ai cherché à penser davantage cette manière de faire. Je considère mes textes comme des partitions, des formes à la fois théâtrales et musicales. Je ne suis pas musicien, ni compositeur, mais je travaille beaucoup à partir de matériaux préexistants, des articles, des images, des documents, qui viennent s’incorporer à l’écriture. La musique participe du même geste, elle tisse la partition.
Le lieu où j’écris le mieux est chez moi. J’ai pourtant tout essayé, cafés, bibliothèques, résidences… Je teste constamment de nouvelles méthodes, persuadé que je pourrais être plus efficace. Mais, au bout du compte, je reviens toujours à mes nuits chez moi, à ma table. C’est là que l’écriture s’ouvre vraiment. J’écris énormément la nuit.
Cela a toujours été ainsi. J’ai longtemps été insomniaque, je ne dormais qu’une nuit sur deux. La journée, j’essaie d’écrire, mais rien n’y fait, tout s’ouvre la nuit. L’absence de sollicitations, l’atmosphère particulière de ces heures-là… J’aime profondément ce moment où l’on est éveillé tandis que tout le monde dort. Et toujours en musique.
Il est essentiel. C’est pour cela que j’écris. Tous mes textes ont été portés au plateau d’une manière ou d’une autre, travaillés avec d’autres personnes.
Avec Sacha Starck, qui joue dans Ix : variations, avec Orane Lemâle, avec qui je co-mets en scène Ce qui m’a pris, avec Fanny Brûlé-Kopp, qui y joue également, et avec Gaïa Oliarj-Inès, qui était dans ma pièce Gloria Gloria, mise en scène par Sarah Delaby-Rochette. Cette compagnie est pour moi un espace d’expérimentation personnelle. Mais même pour mes projets en tant qu’auteur et dramaturge, comme Gloria Gloria et À sec avec Sarah Delaby-Rochette, Bois brûlé avec Jonathan Mallard, Trigger Warning avec Maëlle Dequiedt, ou encore Alann et Valentin avec Rémy Barché et Pauline Peyrade, il y a toujours un rapport au collectif. Même lorsqu’il s’agit d’une commande, je cherche systématiquement à ce qu’il y ait une vraie rencontre. J’aime être présent aussi en répétitions, non pas pour surveiller, mais parce que ce travail partagé est au cœur de mon geste d’écriture. J’ai besoin que le texte aille vers un groupe. Écrire seul, oui, mais pour retrouver ensuite une équipe.
J’en ai réalisé un certain nombre. Ce sont essentiellement des metteurs et metteuses en scène, qui désire travailler sur une thématique, un univers, ou après avoir lu un de mes textes, souhaite collaborer sans pour autant monter une œuvre déjà créée. Les
configurations possibles sont multiples. La seconde possibilité provient des institutions, des théâtres ou d’opérateurs culturels. Cela peut concerner des projets de médiation culturelle, par exemple écrire pour un groupe de jeunes dans un foyer, ou pour une action ciblée dans un département. Cela peut également correspondre à une inscription dans une saison autour d’une thématique donnée, parce qu’on a pensé à moi pour en écrire une déclinaison. Il existe aussi des formats plus modestes, des interventions ponctuelles, comme écrire un texte de cinq ou dix minutes pour le cabaret du Jamais Lu organisé par Théâtre Ouvert. Les formes sont infinies. Mais les plus grandes commandes, en général, émanent d’un metteur ou d’une metteuse en scène, et il s’agit alors de s’en emparer
pleinement.
Oui, cela crée une forme d’insécurité, une instabilité. On redoute que les propositions se raréfient, que les conditions de travail se durcissent. Pour ma part, j’ai de la chance, j’ai eu beaucoup de projets ces dernières années. Mais je sens que les budgets sont serrés, on essaie de réduire de plus en plus les frais. Pour d’autres, la situation est encore plus difficile. Je connais des auteurs et autrices dont la vie est très précaire. Il y a beaucoup d’inquiétudes. Je suis intermittent, parce que je fais de la mise en scène et que je suis parfois au plateau, donc je cumule plusieurs casquettes. Mais si l’on ne fait qu’écrire, si l’on ne vit que de droits d’auteur, c’est extrêmement instable. On peut percevoir de l’argent, puis rien pendant trois mois. C’est une économie très irrégulière, et tout le secteur le ressent fortement.
Oui, j’essaie !
Bien sûr. Ce qui m’a pris est présenté en alternance avec Ix : variations. Ce sont deux solos que j’ai écrits et que je co-mets en scène. Ce qui m’a pris est un texte écrit pour Fanny Brulé-Kopp, une actrice belge avec qui j’ai commencé le théâtre il y a douze ou treize ans, au début de mes études. Nous avons toujours voulu retravailler ensemble, et cette pièce en est l’accomplissement. Elle traite du désespoir et de la dépression, mais avec humour, quelque chose d’espiègle et de cruel. On suit une femme, animatrice périscolaire, qui organise des goûters et des ateliers dans les écoles. On l’accompagne sur une année, au moment où elle traverse une crise existentielle profonde, à la fois une dépression sévère et une forme d’élan mystique. Un appel du sacré, disons, mais assez bancal. La pièce est structurée en quatre saisons, chacune écrite dans une forme très différente. On la découvre d’abord l’automne dans un cauchemar hallucinatoires avec les enfants de l’école où elle travaille. Puis vient l’hiver, où elle demeure enfermée dans son appartement, sans en sortir une seule fois, et consigne minutieusement ses journées. C’est une partie longue, où l’on va très loin dans sa détresse, mais où surgit aussi un comique presque involontaire lié aux absurdités de nos vies contemporaines. Au printemps, elle quitte enfin son appartement pour suivre une nonne dans la rue, et la pièce adopte alors une forme plus proche du stand-up, davantage adressée au public.
Oui, c’est une question qui m’intéresse énormément. La relation entre la scène et la salle, surtout dans des formes comme les solos, est décisive. Dans Ix : variations, par exemple, Sacha se rend à un moment dans le public. Je crois qu’il est nécessaire d’inventer de nouvelles façons d’évoluer sur scène, y compris dans la manière dont les acteurices s’adressent au public. À mon sens, si nous souhaitons ne pas être absorbés par les codes des réseaux sociaux, nous devons travailler d’autres modes d’adresse, d’autres rythmes, d’autres registres de langue. Cela n’empêche pas d’aimer la théâtralité, l’excès, le flamboyant. L’un n’exclut pas l’autre. Mais il faut déplacer le rapport entre l’acteur, l’actrice et la salle. Et cela passe, je crois, par l’écriture, par la langue, par l’adresse, par les mots eux-mêmes. C’est ce que j’essaie de travailler avec des formes fragmentaires. Ix : Variations est composé de dix-sept fragments, chacun écrit dans une forme différente. Ce sont dix-sept façons de s’adresser au public. Cela peut être un poème projeté, un déplacement dans la salle, une scène flamboyante au micro, un moment plus réaliste ou une scène hurlée. Comment parler au public d’aujourd’hui, avec les codes d’aujourd’hui, tout en préservant la force de la scène ?
Le spectacle : Ix : variations, présenté dans le cadre du Festival FOCUS #11, est à découvrir le vendredi 28 novembre à 20h et le samedi 29 novembre à 18h, puis du 19 au 31 janvier 2026 en alternance avec Ce qui m’a pris, le tout est à voir à Théâtre Ouvert.
À noter pour le mois de janvier, découvrez les deux spectacles à prix réduit avec le code MARCOS sur la billetterie en ligne.
Visuel : © Tuong-Vi Nguyen