Face aux craintes, maintes fois réitérées par les acteurs du monde de la culture, d’une dépossession de la création par l’IA, le Sénat vient de voter à l’unanimité une loi visant à offrir aux artistes des moyens de réagir face au vol illicite de leur travail par les plateformes. Une tentative tardive face à un processus déjà profondément ancré dans nos pratiques quotidiennes, et que tous ne semblent pas vouloir soutenir au sein des sphères décisionnaires.
À force de s’immiscer dans l’ensemble des sphères de notre quotidien, on aurait presque tendance à oublier que les conséquences néfastes de l’IA se manifestent, aussi, dans le monde de la culture. Outre la concurrence déloyale, imposée depuis plusieurs années aux artistes, par des systèmes de productions capables d’engendrer quotidiennement plus que ce qu’un humain ne pourrait créer dans toute une vie, l’autre phénomène majeur concerne l’usage illicite d’œuvres pourtant protégées par le droit d’auteur. Si la Grande-Bretagne, sous l’impulsion de musiciens tels que Paul McCartney, Elton John ou Kate Bush, s’était déjà penchée sur la question il y a un peu plus d’un an, c’est désormais la France qui tente de mettre le holà sur une forme de plagiat déjà répandue (la plateforme Deezer estimait par exemple en 2025 que plus de 10% de son catalogue était généré par IA), et qui ne cesse pourtant de s’aggraver au fil des mois. On pourrait toutefois s’étonner qu’un pays si prompt à rappeler son avant-gardisme technologique ait autant tardé à étudier une tendance contre laquelle tous les secteurs de la culture s’insurgent depuis plusieurs années déjà. Le dernier fait notable en la matière fut ainsi, le 22 février dernier, la publication d’une tribune, signée par près de 4 000 acteurs, actrices et cinéastes, dénonçant « le clonage de voix sans autorisation de comédiennes et de comédiens ». Il n’en fallait sans doute pas moins pour que la sénatrice Laure Darcos (Horizons) ne soumette une proposition de loi visant à introduire une « présomption d’utilisation de contenus protégés par le droit d’auteur par les modèles d’IA », censée permettre aux artistes d’entamer des poursuites en cas de contentieux avec les plateformes suspectées d’utiliser sans autorisation leur travail. Votée à l’unanimité par le Sénat, cette tentative d’entrave au « chalutage illégal des contenus culturels » attend désormais d’être soumise à l’Assemblée Nationale, seule capable de lui conférer une existence concrète.

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C’est cependant là que le bât blesse, puisque malgré le soutien d’une part du personnel politique et de la Sacem, il n’a pas fallu attendre bien longtemps pour entendre s’élever des voix discordantes. Au sein du gouvernement d’abord, la ministre du Numérique, Anne Le Hénanff, se montre sceptique quant à une ambition qu’elle estime « impossible sur le plan technique », tandis que la ministre de la Culture Catherine Pégard refuse, elle, de « devoir choisir entre l’ambition d’être un grand pays de création et un grand pays d’innovation ». Plus remonté encore, le monde de l’IA n’a pas non plus manqué de clamer son mécontentement, l’Afnum dénonçant notamment « une solution purement néfaste pour le système de la tech française, mais aussi pour les ayants-droits ». On touche là à l’une des apories fondamentales de la doctrine libérale telle qu’entendue depuis plusieurs décennies par les gouvernements français, écartelés entre une relative déférence envers l’art et la nécessité de se plier à toutes les dernières innovations au nom du prétendu « sens de l’histoire ». Naguère plus ou moins préservé, il semble aujourd’hui que le premier ne cesse d’inexorablement céder à la seconde des parcelles de sa souveraineté, sans que personne ne sache plus où s’arrêtera cette ingérence grandissante du numérique sur la création sous toutes ses formes.
Au-delà des questionnements strictement juridiques soulevés par cette volonté d’enrayer l’ultra-libéralisation imposée au champ culturel par l’essor du numérique, des interrogations plus profondes subsistent quant au rapport entre l’acte de création, son incarnation matérielle au sein de la société et sa réception par le public. À rebours de la vision de l’œuvre d’art comme témoignage d’une singularité, nous sommes en effet confrontés, dans le cas des productions par IA, à des objets manufacturés, chimériques, où des résidus de pensée humaine s’agglomèrent en des amas qui, quoique visiblement cohérents, demeurent dépourvus du supplément d’âme généralement attribuée à l’esthétique. Si Montaigne, dans ses Essais, affirmait déjà que « nous ne faisons que nous entregloser », le stade supérieur semble avoir été franchi ; la citation, dépossédée de sa capacité à s’inscrire dans la continuité des époques antérieures, ne s’apparente maintenant plus qu’à une fonction bassement duplicative, comme si l’histoire de l’art en était arrivée à ce stade stade terminal ou chaque parole, image, son ou geste n’était que le simulacre de référents préalables. Le fonctionnement de l’IA ne fait en cela qu’emboîter le pas à l’industrie du divertissement dans son ensemble, qui pratique depuis près de deux décennies un recyclage ad nauseam des éternelles mêmes licences et personnages, autour desquels se sédimentent les passions maussades de spectateurs qui s’en contentent, faute de mieux.
Plus inquiétante encore est, en dernière instance, l’indifférence généralisée manifestée face à cette transformation de grande ampleur par la majorité de la population, relativement indifférente à l’origine, humaine ou non, des produits qu’ils consomment. Comment s’étonner d’ailleurs d’une telle nonchalance, alors que beaucoup consentent à mettre leur existence entière entre les mains d’interlocuteurs numériques, au point de les considérer comme d’authentiques confidents à qui avouer ses pensées les plus intimes ? Ce que gouvernements et artistes ne peuvent (ou ne veulent) avouer, c’est que l’originalité attire aujourd’hui moins que son imitation, et que l’irruption massive de l’IA dans nos vies constituent l’aboutissement logique d’un cheminement dont les racines plongent dans des temps plus éloignés qu’il n’y paraît. Si la place et le talent nous manquent pour dérouler ici les innombrables ramifications ayant conduit à la situation actuelle, nous ne pouvons cependant que regretter que la préservation d’un espace dédié à l’épanouissement de l’intelligence et la sensibilité fasse l’objet de tant de tergiversations, voire de mépris. À travers l’affaissement progressif du statut privilégié accordé à l’art, c’est une part majeure de notre humanité qui disparaît, tandis que s’accroît parallèlement le règne de la falsification, du détournement et du ressassement. Remplacé par des ordinateurs qui ont tout appris de lui, l’esprit humain n’aurait, dans cette perspective, plus qu’à s’abandonner aux joies ineffables de l’automatisation intégrale, sans plus se soucier des peines inhérentes à une façon de créer et de ressentir manifestement déconsidérée par le plus grand nombre. Une manière comme une autre, après tout, de voir s’accomplir enfin la prophétie annoncée il y a moins d’un siècle par Céline, dans son Voyage au bout de la nuit : « Il n’y a de terrible en nous et sur la terre et dans le ciel peut-être que ce qui n’a pas encore été dit. On ne sera tranquille que lorsque tout aura été dit, une bonne fois pour toutes, alors enfin on fera silence et on aura plus peur de se taire. Ça y sera. »
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