L’Iran s’enflamme. Une colère profonde traverse le pays, portée par un peuple qui réclame la liberté face à la chape de plomb de la République islamique. Dans ce moment de tension extrême, Cultnews met en lumière la voix des artistes — ceux qui, par leur œuvre, racontent autrement ce que la politique cherche à étouffer. Parmi eux : Arshid Azarine, figure singulière et double. Pianiste de jazz, compositeur, passeur de cultures, il fait dialoguer l’improvisation et la tradition persane, le swing et la mémoire. Mais il est aussi radiologue cardiovasculaire. Deux vocations qui se rejoignent dans une même manière d’être au monde : soigner, relier, rester humain. Chez lui, la musique est une façon de rassembler et un acte de liberté.
Dans les années 1990, Arshid Azarine vit à Paris, étudie la médecine et glisse du piano classique vers le piano jazz. Il retourne régulièrement en Iran pour voir sa famille. Il décide d’y faire exister cette musique-là — une musique ouverte, désobéissante, imprévisible. Mais à Téhéran, le jazz est suspect. Les concerts sont interdits par le régime islamique. Arshid le dit sans emphase : « Jouer du jazz à Téhéran était très risqué! Il suffisait de se promener dans la rue avec un instrument de musique visible, on se faisait arrêter ». Puis il ajoute avec un brin d’humour, quand c’est tellement violent que seul l’humour peut sauver. «Ne tirez pas sur le pianiste, version République Islamiste…» Une formule qui traduit la violence d’une époque où la musique relève de la clandestinité : instruments cachés, lieux discrets, soirées clandestines. Arshid se souvient d’une scène glaçante, surgie au beau milieu d’un morceau : «Lors d’un concert non autorisé (aucun concert de jazz n’était autorisé) je jouais au piano avec un groupe local. J’étais de dos et je ne voyais les autres musiciens. À un moment, je me demande pourquoi le batteur ralentit le tempo. Je continue à jouer. Et là, je comprends : un Gardien de la Révolution est en train de me menacer avec un révolver pointé sur moi d’une main. De l’autre main, il m’attrape le bras en me criant Basta, basta, basta!». Le stress, la peur, l’arbitraire — il en sort, mais n’oublie pas. Et surtout, il continue. En France, il mène une carrière médicale brillante, entre imagerie cardio-vasculaire et recherche. Mais la musique ne lâche pas : ce n’est pas une passion du soir, c’est une ligne de vie. Alors il franchit le pas : devenir pianiste de jazz professionnel en plus de son métier de médecin qu’il exerce à l’hôpital. Et transformer l’expérience individuelle en geste collectif.
Ce geste collectif a un nom : le Printemps du Jazz Persan, un événement qu’il crée à Paris. Une passerelle, une soirée, où une culture empêchée se raconte autrement, où le jazz devient langage commun. La première édition a lieu en 2018 à la Seine Musicale. Le rendez-vous s’installe. 2022, 2024, et prochainement avril 2026 : «Tous les deux ans, sauf Covid». Le public répond, lui aussi, comme un signe politique : «la dernière fois, il y a eu 1200 personnes». Et Arshid précise : «C’est un mélange de public français et iranien». Preuve que cette histoire ne concerne pas uniquement une diaspora, ni uniquement des initiés. Mais tous ceux qui cherchent un mot, un son, un engagement au nom de la liberté. Arshid, cofondateur du collectif Barâyé (en écho au soulèvement “Femme, Vie, Liberté” en 2022), élargit encore le cercle. La musique déborde la scène : des actrices iraniennes déclament des textes forts, comme Mina Kavani, Barbara Pravi ou Zar Amir Ebrahimi. Le jazz devient l’endroit où l’on se rassemble quand les frontières politiques se ferment. A Téhéran aussi, l’art permet de crier la liberté, au prix de sa vie parfois. Arshid lâche cette phrase qui renverse les clichés : «Je crois qu’aujourd’hui il y a plus de chanteuses de jazz de 19, 20 ans à Téhéran qu’à Paris.» Retour aux racines du jazz car rappelons que cette musique est née de revendications sociales et de luttes politiques. A Téhéran , la jeunesse chante. Des voix féminines improvisent, la liberté qui se faufile dans les failles de l’oppression.
Arshid Azarine arrive en France enfant, après la révolution iranienne de 1979 et au début de la guerre Iran-Irak, seul pris en charge par sa sœur aînée, déjà exilée à Paris. Son père, considéré comme opposant politique et sa mère parviennent à fuir l’Iran 6 et 9 mois plus tard. L’histoire, chez Arshid, n’est pas un arrière-plan : elle est directement reliée à son parcours de vie. Il revient sur 1979 : «La Révolution de 1979 a été volée». Puis il rappelle le cri initial, avant la confiscation : « Les gens criaient “liberté, indépendance et république”. » Et ensuite, l’ajout d’un mot qui change tout — “islamique”. Il déroule l’histoire iranienne comme une partition : Mossadegh, la nationalisation du pétrole et le rêve d’une monarchie constitutionnelle, symbole du nationalisme contre les ingérences étrangères, destitué par les Etats-Unis et le Royaume-Uni en 1953. Le retour du Shah, une monarchie absolue, puis la révolution en 1979 et maintenant le régime islamique. Pour lui, l’Iran d’aujourd’hui n’est pas seulement le produit d’une oppression religieuse, mais aussi de destins sabotés, d’une souveraineté fracturée. Dans ce récit, la réalité sociale frappe : «le peuple iranien s’est beaucoup appauvri ces dernières années, les gens du régime se sont beaucoup enrichis.» Un pays où l’État ne gouverne plus : il capte, il confisque.
L’exil, chez Arshid, n’est pas une disparition : c’est une forme de vigilance. Il évoque le mouvement vert de 2009 : « le premier mouvement où on était très impliqués, c’était en 2009 ». Mais il insiste sur la fracture : « c’était très 50-50 ». À l’époque, dit-il, « la division sociale était visible». Il compare avec “Femme, Vie, Liberté”, né après le meurtre de Mahsa Amini en 2022, tuée pour avoir mal porté son voile. Les protestations changent d’échelle. Arshid explique : « La contestation sociale a pris de l’ampleur en 2022, c’était déjà beaucoup plus étendu. » Et aujourd’hui ? « encore plus. » Ce “encore plus” n’est pas une envolée : c’est un constat. Et une inquiétude. Il parle d’un mouvement large, transversal : « Ce sont toutes les classes sociales qui sont aujourd’hui rassemblées dans la rue contre le gouvernement ». Avec une phrase qui revient comme un refrain : « Tout le monde veut destituer ce régime. ».
Un accident, en 2012, aurait pu tout arrêter. Arshid perd partiellement un doigt : « C’était devenu un bout d’os. ». Moment de vertige : comment continuer à jouer ? Face à l’impossibilité, sa pensée artistique se déplace alors . Il découvre que le piano n’est pas seulement affaire de technique, mais de sensation : « La proprioception », dit-il, « la capacité du corps à se sentir ». Quelqu’un lui lance alors une phrase décisive, qui change sa vision : « Ce qui est important, c’est pas combien de doigts tu as, c’est ce que tu as à dire. » Un an plus tard, il se remet au piano. Et son jeu se charge d’autre chose : une urgence, une parole, une nécessité.
Arshid Azarine a signé quatre albums, tissant jazz et musique persane, mais aussi d’autres filiations — Espagne, Argentine, tango. Son dernier disque, Vorticity, creuse une forme d’obsession douce : lignes de basse en ostinato, espace pour la transe, pour l’inspiration. Sur les mots de la grande actrice, Golshifteh Farahani, la poésie donne au chaos une forme de lumière : « Dans tout chaos se forme un vortex d’Amour, d’où s’érigent, des tourbillons de vie ». Chez Arshid, ce n’est pas une conclusion : c’est une méthode. Faire de la musique un lieu où la vie insiste, en rythme et en tourbillons, malgré tout. Dernier mot d’espoir pour l’Iran et les manifestations en masse qui s’y déroulent en ce moment : « C’est l’aube que nous attendons. Espérons que cette nouvelle génération iranienne si courageuse et d’une maturité frappante, aujourd’hui dans les rues, puisse enfin choisir librement son destin. », nous confie le pianiste.
«Vorticity » est le dernier album d’Arshid Azarine . Le prochain album sortira en mars 2026 : « Live in Trio & Guests » . Le Printemps du jazz persan aura lieu à la Seine Musicale le 1er avril 2026 à 20h30.
Visuel © Samuel Nja Kwa